Mélenchon à République : « Chacun a la clef de la porte du second tour ! »

Retraites, éducation, pouvoir d’achat, exercice du pouvoir… Lors d’un meeting pour la VIe République à Paris, le candidat insoumis a attiré les foules, et s’est opposé frontalement à Emmanuel Macron. Faisant de la présidentielle un « référendum » sur tous les choix de société.

Sous le soleil d’un printemps précoce, les cuivres de la fanfare entonnent Superstition de Stevie Wonder, et Jean-Luc Mélenchon se retrouve assailli par un essaim de caméras qui se castagnent avant de se faire repousser vigoureusement par la sécurité. Comme en 2012 puis 2017, l’Insoumis profite des dernières semaines de campagne pour s’offrir une démonstration de force dans la capitale, autour de sa proposition phare de VIe République. 

Dans le carré de tête parti de Bastille à 14 heures le 20 mars 2022, jour anniversaire de la Commune de Paris, le candidat de La France insoumise (LFI) avance, entouré de sa garde rapprochée : les députés insoumis en écharpe sont tous là (François Ruffin, Mathilde Panot, Clémentine Autain, Alexis Corbière…), de même que les eurodéputées (Leïla Chaibi, Manon Aubry, Anne-Sophie Pelletier…) et plusieurs représentantes du parlement de l’Union populaire (les écologistes des marches climat Alma Dufour ou Claire Lejeune). 

À l’autre bout du cortège et de ses figures médiatiques, Coline, 34 ans, débarque du bus affrété depuis Saint-Étienne (Loire). Elle est partie à l’aube, avec un arrêt à Roanne, pour être à l’heure place de la Bastille à Paris. Deux jours plus tôt, branle-bas de combat au QG de campagne de Jean-Luc Mélenchon : une partie des cars ont été annulés, il a fallu retrouver de quoi transporter en toute urgence plus de 3 000 personnes à Paris.

« C’est le seul à pouvoir rassembler autant de monde, assure Coline, électrice de Jean-Luc Mélenchon en 2017, devenue militante LFI depuis. J’ai compris qu’il fallait se bouger. » La jeune femme considère que Mélenchon et, à sa suite, les députés insoumis ont réussi à l’amener « à la politique ». « Ils parlent simplement, on comprend mieux ce qui se passe. Depuis, je regarde LCP, je suis les débats parlementaires. »

© Photo Sébastien Calvet / Mediapart

Le cortège s’élance, le génie de la Bastille dans son dos. Un Macron gonflable s’envole dans les airs et rebondit dans un drap tenu au coin par quatre hommes hilares. « Paillassou ! », crie l’un d’eux. La tradition est niçoise. « Cela vient du carnaval : on met ses soucis ou ses ennemis au centre du drap blanc et on les envoie valdinguer ! » Régulièrement, les manifestants chantent leur souhait pour le 10 avril 2022 : « On va gagner ! » Un « gilet jaune » s’émeut, alors que l’air bien connu – « On est là, on est là, même si Macron ne veut pas, nous on est là ! » – résonne : « Il est encore présent ce chant, il n’est pas mort. »

Beaucoup de jeunes sont dans le cortège, certains guettant les figures connues, les députés insoumis, la star d’Amiens François Ruffin ou encore le journaliste antispéciste Aymeric Caron. « C’est comme de voir ses héros d’enfance de la télé en vrai ! », s’enthousiasme Victor, 19 ans, qui votera pour la première fois, monté dans un car depuis La Rochelle ce matin.

Avec lui, Carine, 41 ans, convaincue que seule LFI peut la défendre. « Je n’ai pas envie de voter Mélenchon, dit-elle, j’ai besoin de voter pour lui. » Carine milite depuis 2016. « Ce parti m’a pris le cœur, j’y ai tout appris : à tracter, à défendre mes idées, à faire du porte-à-porte. C’est devenu ma maison. »

Un cortège de mariage fend la foule, quelques mètres plus loin, la mariée en robe blanche et diadème sur la tête, suivie de près par une femme à chapeau à voilette sur la tête. « Vivent les mariés ! », crient les manifestants sur son passage. « Ils ne nous laissent pas passer, c’est pas possible, c’est trop serré ! », se plaint l’invitée à la voilette. « C’est le changement de régime, madame ! », lui répond en riant une femme sur le trottoir.

Ismaël, un drapeau à la main, est venu ce dimanche de Saint-Denis en famille. Militant du Parti ouvrier indépendant (POI), formation trotskyste qui soutient la candidature de Jean-Luc Mélenchon, il va voter pour le candidat insoumis, « pour en finir avec Emmanuel Macron ». Et pour le programme « L’Avenir en commun », qu’il a lu de bout en bout et qu’il fait sien « à 100 % ».

« La personnalité de Mélenchon ne plaît pas à tout le monde, je le vois dans les discussions avec les proches », confirme Ismaël. Mais, pour cet ingénieur, « la gauche est là », entre Bastille et République. « On doit assumer que les socialistes, les communistes d’hier sont aujourd’hui avec lui dans la rue. »

© Photo Sébastien Calvet / Mediapart

Le Nancéen Lucas, 25 ans, très investi lors de l’élection de 2017, s’était lui éloigné du patron des Insoumis et a même un temps cherché un autre champion. « L’affaire des perquisitions et certaines de ses sorties pouvaient laisser penser qu’il avait perdu pied… » Le jeune homme a lorgné un temps vers la Primaire populaire, puis est revenu au bercail. « La dynamique est là », explique-t-il, louant la « cohérence de l’écologique et du social de Jean-Luc Mélenchon », au regard de « l’écologie de pistes cyclables » des autres candidat·es.

Nathan, l’un de ses amis, au bras de Maria-Esther, jeune Lettonne, ne nie pas non plus des « points de désaccord avec Mélenchon »« Au début de la guerre en Ukraine, quand il a dit que l’Otan annexait des pays, vu de Lettonie, un pays dans la cible de Poutine, c’était vraiment n’importe quoi. Heureusement quil a rétropédalé. » La bande, « génération Erasmus ! », apprécie aussi le revirement sur l’Union européenne : « Le plan A, le plan B, ce n’était pas très convaincant. Il a compris qu’on devait rester dans l’Union européenne, désobéir, comme tous les pays le font, et revoir les traités. »

Une élection « référendum »

Pendant que la marche remonte le boulevard Beaumarchais, la place de la République s’est déjà remplie de monde et de drapeaux (insoumis, tricolores ou même bretons et palestiniens). Sur la grande scène, après une version électrifiée de Ma France de Jean Ferrat, Aurélie Trouvé et Thomas Portes, coanimateurs du parlement de l’Union Populaire, chauffent la foule, rappelant qu’il reste « cinq semaines pour marquer l’histoire ».

Puis, c’est la fête de Macron derrière un micro réglé au maximum. Ali Rabeh, maire de Trappes proche de Benoît Hamon, refuse d’être « condamné à subir cinq années de plus d’un pouvoir politique qui fait les poches aux plus modestes » ; l’avocat Raphaël Kempf parle des « mains et des yeux arrachés » pendant les gilets jaunes ; le député Alexis Corbière appelle à « déblanquériser l’Éducation nationale et à démacroniser le pays » ; Adrien Quatennens revisite Molière : « On veut travailler pour vivre et non pas vivre pour travailler ! » Les décibels rebondissent sur les bâtiments alentour et s’échappent par les rues adjacentes. 

François Ruffin, particulièrement ovationné, annonce « plus de 100 000 personnes à Paris » et fait chanter à la foule compacte un joyeux « Atchik atckik atchik, aïe aïe aïe ! ». Puis il évoque ces auxiliaires de vie qui n’arrivent plus à payer leur essence pendant que Total « continue d’investir en Russie ». « Et que fait le gouvernement ? » « Rien ! », répond la clameur.

© Photo Sébastien Calvet / Mediapart

Il est presque 16 heures et Jean-Luc Mélenchon s’installe derrière le pupitre. L’Insoumis a un mot pour toutes celles et ceux qui « relèvent la tête », pour « la résistance du peuple ukrainien » et les « Russes courageux qui résistent à la guerre en même temps qu’à la dictature ». Ce sera son seul mot sur la politique internationale – un sujet qu’il avait largement développé à Lyon, il y a 15 jours –, l’Insoumis consacrant la totalité de son discours aux questions de politique intérieure.

Mais avant toute chose, il se fait solennel pour appeler les hésitants et les abstentionnistes qui pourraient se laisser convaincre par le vote utile à gauche à faire preuve de « responsabilité morale » en se rassemblant derrière sa candidature dès le premier tour. « Qu’on se souvienne que ce ne sont pas les arrangements entre les chefs [de parti – ndlr] qui font une élection, ce sont les bulletins de vote. Chaque personne est personnellement responsable du résultat car elle a la clef de la porte du 2e tour. Ne vous dérobez pas ! », lance-t-il, avant de présenter la présidentielle comme l’occasion d’engager « un référendum social ».

En premier lieu, un référendum sur l’âge de la retraite, pierre angulaire de son programme, qu’Emmanuel Macron ou Marine Le Pen veulent repousser : « Choisissez, tranchez ! La retraite à 65 ans avec Macron ou la retraite à 60 ans avec Mélenchon ! »

Contre l’« incroyable dérive autoritaire »

Puis ses attaques se concentrent sur la politique sociale d’Emmanuel Macron, et d’abord sur sa politique pour le pouvoir d’achat. Mélenchon président, il signera « le même jour » deux décrets : l’un sur l’augmentation du Smic à 1 400 euros net, l’autre sur le blocage des prix.

Faisant scander « Union populaire » plutôt que son propre nom de famille – le public s’exécute immédiatement  –, l’Insoumis se positionne comme la seule alternative au pouvoir du marché, qui n’est autre que « le chaos ». Face au monde de Macron « où tout s’achète et tout se vend », Mélenchon, qui « aboli[ra] Parcoursup » et garantira l’école « obligatoire, laïque et gratuite », rappelle : « C’est l’instruction qui nous rend libres, qui fait l’émancipation. » Il veut rendre à la France sa puissance, « celle de l’esprit, des savoirs et des savoir-faire ».

Sur l’exercice du pouvoir aussi, Mélenchon se place en opposition frontale au président sortant. « Ce quinquennat aura été celui d’une incroyable dérive autoritaire », lance-t-il, soulignant qu’en cinq ans, 44 mois ont été passés sous le régime de l’État d’urgence.

Citant le triste bilan des gilets jaunes, à savoir « 2 500 blessés, 32 éborgnés, 5 mains arrachées, une morte, Mme Zineb Reddouane à Marseille », il promet que l’Union populaire au pouvoir, son gouvernement amnistiera tous les gilets jaunes condamnés, s’assurera du reclassement et de l’indemnisation des victimes d’éborgnement, interdira la technique du « nassage », amnistiera les militants écologistes et les syndicalistes, et réintégrera les personnels de santé suspendus, faute de vaccination.

Loin des décisions prises dans le huis clos des comités de défense du pouvoir, ou sur injonction des cabinets de conseil et autres experts, il promet encore de grandes réformes pour démocratiser le pouvoir, à commencer par la mise en place de la Constituante, « l’occasion pour le peuple de se refonder lui-même ».

Après une fin de discours consacrée au racisme, au climat et aux « bien communs », le candidat, qui se voit déjà au second tour, conclut par une métaphore lyrique sur cet équinoxe de printemps qui a point au même moment : « La durée du jour a fini par rattraper la durée de la nuit, le soleil a vaincu. Le 10 avril, à vous de faire le printemps du peuple. » 

Mathilde Goanec et Pauline Graulle mediapart.fr