Une tribune du général François Gaubert

En tant que général signataire de la lettre ouverte dite des généraux – laquelle en fait est celle de plusieurs milliers d’anciens militaires de tous grades, ce qui en fait la valeur – je souhaiterais apporter un éclairage complémentaire mais essentiel au paragraphe évoquant « l’intervention de nos camarades d’active ».

Comme le procureur de la République de Paris vient de le souligner dans son avis de classement sans suite du signalement effectué par les députés du groupe La France Insoumise, il ne saurait être question d’une provocation à l’insurrection, comme l’a fantasmé M. Mélenchon et ont feint de le comprendre des responsables de la majorité, dans un contresens délibéré et insultant.

Ayant été confronté, comme nombre de signataires, à des situations de chaos exigeant l’emploi de la force, j’avais à cœur, après un constat partagé par une large majorité de Français, d’alerter solennellement le président de la République et les responsables politiques sur l’urgente nécessité d’anticiper sur la suite funeste des événements récents, aux fins expresses de leur éviter d’être un jour contraints à mettre en œuvre l’article 36 de notre Constitution.

Je constate, avec effarement, que l’argumentation qui va suivre n’est pas reprise dans les médias. Serait-elle contraire à la doxa ou serait-elle à ce point inepte que même nos contempteurs n’en profiteraient pas pour souligner le peu d’intelligence de généraux « en charentaises » ?

Cet article 36 qui traite de l’état de siège n’est pas caduc. Mis en œuvre sur décision du président de la République, par décret en Conseil des ministres contresigné par le Premier ministre, et prorogé si nécessaire au-delà de 12 jours par un vote du Parlement selon les modalités de l’article 131 du règlement de l’Assemblée nationale, il confère aux armées, transitoirement et sur des territoires délimités, les pouvoirs de police générale si des désordres civils, prenant la forme d’une insurrection armée, venaient à échapper au contrôle des forces de police et de gendarmerie, conduisant à un péril imminent.

Il faut noter que certaines des modalités pratiques de l’application de l’état de siège nous sont familières depuis 18 mois : couvre-feu, restriction des déplacements, limitation des rassemblements, laissez-passer… Il est vrai que nous sommes en guerre !

Par ailleurs, on doit garder en mémoire qu’en mai 1968, face aux désordres et à l’insurrection anarchiste, le général de Gaulle s’est rendu secrètement à Baden-Baden pour s’assurer de la fidélité de l’armée pour le cas où…

Ni obsolète, ni irréaliste, cette disposition constitutionnelle n’en est pas moins source d’inquiétude pour tout militaire d’active… et tout citoyen. En effet, comment les armées pourraient-elles faire mieux que les forces de police et de gendarmerie qui, elles, sont formées, entraînées et équipées pour les missions de maintien et de rétablissement de l’ordre ? Passé le moment de surprise, les émeutiers en tout genre testeraient le dispositif, les méthodes et la pugnacité des unités déployées. Sauf à sombrer à leur tour, les militaires, dans le cadre de la mission à eux confiée par le président de la République et le gouvernement, seraient contraints d’utiliser les modes d’action qu’ils ont mis en œuvre sur les théâtres d’opérations qu’ont connus de très nombreux signataires de tout grade de la lettre ouverte. La violence des armes, même légitime et maîtrisée, se traduirait par « des morts par centaines, voire par milliers ». Tel est le fond de notre pensée… et qui auraient à se salir les mains ? Une fois encore les militaires.

Le spectre de la guerre civile devrait hanter tous les responsables politiques comme il hante tous ceux qui ont vécu des situations où rôdait la mort.

J’ai signé, je persiste et resignerai, si besoin est, cet appel au sursaut patriote et au devoir stratégique de l’État.