Vu d’Allemagne.France : chronique d’une désintégration annoncée

Covid-19, terrorisme, fatigue de sa classe politique : la morosité s’est emparée de l’Hexagone, observe ce journaliste allemand, pour qui ce constat n’a rien d’anodin. Car sans leur légendaire optimisme politique, les Français auront du mal à affronter les diverses crises auxquelles ils doivent faire face cet automne.

Un de mes cousins français est mathématicien et écrivain. Dans son cœur, il est anarchiste et passe tout son temps libre à parcourir les routes à moto. Politiquement, il fait partie de la branche gauche libérale de la famille, il a donné sa voix à Emmanuel Macron lors de la dernière élection présidentielle.

Contrairement aux membres de ma famille appartenant à la gauche traditionnelle, postcommuniste, il n’a jamais spéculé sur l’effondrement du capitalisme et l’édification d’une république des conseils mais a toujours été convaincu que la raison, un bon système éducatif et la vigilance des partis pouvaient surmonter toutes les difficultés. Or il a changé depuis quelque temps.

Il a perdu son optimisme politique. L’assassinat d’un professeur, de plusieurs personnes dans la basilique de Nice, les coups de feu tirés sur un prêtre orthodoxe à Lyon : il ne considère plus ces événements comme des exceptions mais comme la preuve de la désintégration irrépressible de la société française. Il ne se soucie plus de savoir qui arrive à la tête de tel parti. Il n’a pratiquement plus d’espoir pour un gouvernement qui perd en pertinence au fur et à mesure qu’on s’éloigne de Paris. Et il est de moins en moins enthousiasmé par l’Europe : quand ce sera possible, il ira en vacances au Canada avec sa femme. Il y a plus d’espace pour faire de la moto, moins de gens.

Parfois j’ai l’impression que mon cousin invente les batailles de rue

Il habite dans le sud de la France, au bord de la Méditerranée. Quand nous discutons politique, les batailles de rue qui agitent les nuits de la province viennent tôt ou tard sur le tapis. Ai-je bien lu que, dans telle ou telle ville moyenne, des clans et des cliques d’origines et de religions diverses se sont affrontés pendant des jours dans la rue ? Albanais contre Arabes, Tchétchènes contre Sintis et Roms, Africains contre Chinois ?

Et ce sans qu’on voie l’ombre d’un policier. Parfois j’ai l’impression qu’il invente mais quand, en juin, même les journaux allemands ont parlé des batailles entre Tchétchènes et Beurs (des Français d’origine maghrébine) qui se déroulaient dans la paisible ville de Dijon, il a triomphé.

La dernière fois que nous nous sommes vus, cet été, il était plus inquiet que jamais. Il s’était même découvert une certaine sympathie pour Éric Zemmour, l’agitateur télévisuel qui dresse les gens les uns contre les autres sous prétexte de les éclairer. Ce que mon cousin aime chez lui n’a pas grand-chose à voir avec la politique. C’est plutôt sa mauvaise humeur radicale. Zemmour n’épargne rien, y va à fond et exprime un pessimisme qu’on entend et perçoit souvent en France.

Ce qui énerve particulièrement les Françaises et les Français, ce sont les déclarations apaisantes toujours parfaitement formulées de Paris. Rares sont les pays où les interfaces politiques et médiatiques sont aussi éloignées de la réalité perçue par la population et la moindre broutille contribue à une perte de confiance durable. L’État a déclenché un énorme scandale quand il a dû reconnaître qu’il avait détenu un stock de masques périmés. Tout le monde est en effet convaincu qu’il doit assurer l’approvisionnement en masques des citoyennes et des citoyens.

Tous les présidents des one-hit wonder

Tous les présidents depuis Jacques Chirac ont été des one-hit wonder [stars d’un tube] qui déclaraient que la France allait de l’avant. Le peuple étant notoirement anarchiste, il en a conclu que c’était l’inverse, que la France reculait. C’est ainsi qu’on voit des quinquagénaires avancés en bonne santé, heureux, qui savourent manifestement leur préretraite sur la côte atlantique, descendre de leur vélo de course et déclarer que les choses ne sont jamais allées aussi mal.

En vérité, le pays se développe de façon extrêmement diverse mais les nuances et les différenciations ne passent pratiquement plus. Le tableau doit bien présenter, la formule magique politique doit faire mouche et la semaine suivante, un nouveau problème, un nouveau scandale chassera celui d’aujourd’hui.

Qui se souvient encore des “gilets jaunes”, ce mouvement périurbain violent qui protestait contre l’écotaxe sur les voitures particulières ? Le sujet a disparu, les gens sont restés. De nombreux articles expliquaient que leur colère trouvait son origine dans une grande solitude, un manque de liens sociaux. Cette colère est toujours là et on n’en parle toujours pas.

Le milieu social et les liens au sein de la communauté ont vite perdu de leur force et rien ne les a remplacés. Les partis ne jouent aucun rôle dans la formation des opinions politiques, ce sont des terrains de jeux pour carriéristes. De toute façon, le paysage politique change constamment : les formations jadis puissantes n’ont plus aucune influence et les formations actuelles ne sont souvent que des clubs destinés à célébrer leur chef.

Paris, centre lointain est inabordable

Plus qu’en Allemagne, Églises et syndicats perdent leurs membres et la confiance de la population. Les médias sont pris au sérieux mais sont économiquement fragiles ou trop proches du gouvernement et leur perspective strictement parisienne irrite leur public.

Quand on habite ailleurs qu’à Paris, on s’y rend rarement, la ville est tout simplement trop chère pour les Français. Et quand on vit et travaille en région parisienne, on est obligé de gagner tellement d’argent qu’on se réjouit rarement d’y habiter. Les amis de mon âge qui vivent à Paris prennent souvent des médicaments pour tenir au fil des jours et des nuits.

Quand l’extrême droite a entamé sa montée, dans les années 1980, il s’est créé un contre-mouvement déterminé et diversifié appelé SOS Racisme. Son slogan : “Touche pas à mon pote”. À l’époque, le mouvement était composé à égalité d’étudiants et d’ouvriers et sa détermination était renforcée par la collaboration de personnes d’origines et de couleurs de peau différentes.

Un tel mouvement ne serait plus possible aujourd’hui : les vécus de l’éducation et du travail sont trop fragmentés. La désindustrialisation, la décentralisation et la spécialisation poussent à l’individualisme ; le collectif, qui donne à chacun la force de s’attaquer à des questions désagréables, est plus rare.

Qui pour régler les grandes questions ?

Le gouvernement lui-même semble avoir renoncé à tout effort pour incarner la diversité de la société. Il est en majorité composé d’experts masculins blancs qui ont peut-être de bonnes intentions et disposent peut-être de bonnes raisons et de bons moyens pour les concrétiser mais à qui les Françaises et les Français ont du mal à faire confiance.

Qui peut régler les grandes questions ? Les partis, les Églises, les syndicats et les médias ne sont pas en situation de le faire. Or ce zapping continuel des questions désagréables provoque un vertige qui plonge tout le pays dans un trouble culturel.

Les ressources pour s’attaquer à la situation actuelle et aux diverses menaces font donc défaut. À cela s’ajoute une espèce d’idéalisation refoulée : comme l’État ne connaît pas la confession et que la religion est une affaire privée, la classe politique a pu esquiver les sujets sensibles. C’est ainsi qu’elle a préféré réagir à la lente montée de l’antisémitisme, qui se nourrit de sources d’extrême droite et islamistes, par des sermons mais sans le combattre réellement.

La haine envers les Juifs ne correspondant pas à l’image que les Français se font d’eux-mêmes, on l’ignore – tout comme le fait que l’islam politique et radical a pu se répandre dans les banlieues et parmi les Français d’origine maghrébine. On a camouflé le phénomène en le qualifiant de religieux – et il n’était donc plus de la compétence de l’État. Plus on remonte dans l’histoire contemporaine, plus on trouve de ces questions refoulées et enterrées : les relations avec l’Algérie par exemple, qui sont truffées de mythes et de légendes à droite comme à gauche.

La seule institution à faire preuve de détermination et de liberté dans l’analyse du présent, c’est la littérature. Elle se retrouve assortie d’un rôle considérable en France, comme dans tant d’autres pays malheureux. La misanthropie comique d’un Michel Houellebecq, les analyses acérées d’une Annie Ernaux ou l’information poétique d’une Leïla Slimani sont actuellement les forums où la France se retrouve. Comme mon cousin peut-être : il prend sa retraite l’année prochaine. Il va s’installer à la campagne et devenir écrivain.

Nils Minkmar -Der Spiegel