Sarkozy lâche Guéant et Hortefeux devant les juges

Argent libyen: comment Nicolas Sarkozy a lâché les siens devant les juges

 PAR  ET 

L’ancien président n’a pas hésité à désavouer à de nombreuses reprises sur procès-verbal ses deux lieutenants de toujours, Claude Guéant et Brice Hortefeux. « Je n’avais aucun élément pour connaître ce qu’était la réalité de leur vie », a-t-il déclaré, dénonçant des « fautes » et des fréquentations « incompréhensibles ».

La stratégie n’est pas sans risque. Pour tenter de se sortir de la nasse judiciaire dans l’affaire des financements libyens, Nicolas Sarkozy a fini par désavouer à de nombreuses reprises devant les juges d’instruction ses deux lieutenants de toujours, Claude Guéant et Brice Hortefeux, qualifiant leur comportement en Libye de « faute », leurs décisions d’« erreurs » et leurs fréquentations d’« incompréhensibles », selon les 139 pages de procès-verbaux d’interrogatoire dont Mediapart a pu prendre connaissance en intégralité.

En se dissociant de la sorte, il valide ainsi les soupçons judiciaires qui pèsent sur ses collaborateurs dans l’affaire libyenne et, avec, l’enquête qu’il a tant critiquée publiquement depuis des années.

« Je n’avais aucun élément pour connaître ce qu’était la réalité de leur vie si tant est qu’on connaît [sic] réellement la vie de qui que ce soit », a dit l’ancien chef de l’État au sujet des deux hommes, qui, entièrement dévoués à la conquête sarkozyste du pouvoir puis à son exercice, ont travaillé sous son autorité hiérarchique, institutionnelle et politique pendant de longues années. « C’est encore plus vrai pour ceux qui nous entourent, ceux qu’on aime et qui peuvent parfois nous décevoir », a ajouté Nicolas Sarkozy, invoquant Socrate et Kierkegaard.

Claude Guéant, Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux, en juin 2005. © PASCAL PAVANI / AFPClaude Guéant, Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux, en juin 2005. © PASCAL PAVANI / AFP

Ces considérations philosophiques semblent avoir eu peu de prise sur la conviction des juges qui ont décidé, lundi 12 octobre, à 20 h 52, au terme de quatre jours d’auditions fleuve, de mettre en examen Nicolas Sarkozy pour « association de malfaiteurs », une première dans l’histoire judiciaire française pour un ancien chef de l’État.

Nicolas Sarkozy, qui est présumé innocent et conteste vigoureusement la moindre malversation, était déjà été mis en examen depuis 2018 pour trois autres incriminations pénales dans ce même dossier : « corruption », « recel de détournements de fonds publics [libyens] » et « financement illicite de campagne électorale ».

Affirmant mettre ses « tripes sur la table » et appelant au « bon sens » des magistrats, dont il qualifie toutefois certaines hypothèses d’enquête d’« intellectuellement stupides » et sans hésiter à leur reprocher des questions qu’ils n’auraient pas à « poser dans un cabinet de juge d’instruction », Nicolas Sarkozy a développé, au bout du compte, une approche de défense extraordinairement banale : si ses proches ont mal agi, ce n’est pas de sa faute à lui.

Le puzzle de l’enquête libyenne, tel qu’il prend forme depuis sept ans sous la conduite des juges Serge Tournaire hier, Aude Buresi et Marc Sommerer aujourd’hui, montre que la réalité judiciaire est peut-être un peu plus complexe dans cette affaire d’État inédite, dont les implications financières, diplomatiques et internationales sont considérables.

À lire les motifs de sa nouvelle mise en examen, Nicolas Sarkozy est littéralement pris en tenaille par le soupçon judiciaire, impliqué, d’une part, par les actions menées « pour son compte » par ses plus proches collaborateurs et, d’autre part, par la manière dont lui-même, ministre de l’intérieur puis président de la République, a servi contre toute rationalité étatique les intérêts de la dictature libyenne en contrepartie d’un « pacte de corruption » noué, d’après les juges, dès 2005.

Un personnage en particulier a occupé des heures entières d’échanges entre Nicolas Sarkozy et les magistrats. Il s’agit de l’intermédiaire Ziad Takieddine, soupçonné d’être l’un des principaux agents de la corruption franco-libyenne présumée, qualifié tour à tour par l’ancien président d’« homme habile et sans scrupules », de « fou » et de « manipulateur ».

Ziad Takieddine, le 12 novembre 2016, dans son appartement parisien. © Pedro Da Fonseca/Premières LignesZiad Takieddine, le 12 novembre 2016, dans son appartement parisien. © Pedro Da Fonseca/Premières Lignes

De nombreux témoignages d’officiels libyens et français, mais aussi d’innombrables documents obtenus par l’enquête, ont convaincu les juges que Ziad Takieddine avait, en dehors de tout organigramme officiel, joué un rôle pivot d’émissaire occulte du cabinet Sarkozy auprès du régime de Mouammar Kadhafi entre 2005 et 2007.

Jurant ne pas le fréquenter, tout en reconnaissant l’avoir rencontré deux fois au début des années 2000, Nicolas Sarkozy a répété à de nombreuses reprises « ne pas s’expliquer » et n’avoir rien su ni rien vu de l’étroitesse des relations entretenues sur le dossier libyen par Ziad Takieddine avec son directeur de cabinet Claude Guéant et son ministre délégué Brice Hortefeux. Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux sont par ailleurs amis depuis l’adolescence ; « c’est comme un frère », avait dit un jour le premier au sujet du second, dans un livre (Au bout de la passion, l’équilibre…, p.131).

« Je découvre les rapports de Ziad Takieddine avec Claude Guéant. Vous me demandez si c’est incompréhensible, la réponse est oui », a notamment affirmé Nicolas Sarkozy. Cela semble avoir toutefois laissé les juges sceptiques, qui, comme l’ont déjà rapporté Le Parisien et Le Point, ont demandé à l’ex-président : « Claude Guéant est-il crédule à ce point pour se faire rouler dans la farine pendant des années par Ziad Takieddine ? »

Et Nicolas Sarkozy de répondre, impitoyable : « Il faut bien le croire, hélas. En tout cas, cette crédulité vous ne pouvez pas la mettre sur mon compte. Pourquoi Claude Guéant a-t-il développé des relations dont je ne connais pas la nature avec Ziad Takieddine, je ne peux pas vous l’expliquer et d’ailleurs, ce n’est pas à moi de vous l’expliquer parce que ces relations de mon point de vue n’étaient pas professionnelles au sens où je ne les avais pas demandées. » Avant d’en remettre une couche : « Si la question posée est “Monsieur Guéant a-t-il tort de faire confiance à Ziad Takieddine ?”, la réponse est oui. »

« Je n’ai jamais demandé à Claude Guéant de voir Ziad Takieddine, jamais ni par oral ni par écrit. Il ne m’a jamais rendu compte des réunions avec Ziad Takieddine, je ne sais pas comment ni combien », a dit encore Nicolas Sarkozy.

Devant les juges, l’ancien président a sèchement démenti les affirmations que leur avait formulées quelques jours plus tôt sur procès-verbal l’ex-chef des services secrets intérieurs français, Pierre Bousquet de Florian (aujourd’hui directeur de cabinet du ministre Gérald Darmanin), qui avait conseillé à son ministre de tutelle Nicolas Sarkozy de se tenir à l’écart d’intermédiaires comme Ziad Takieddine.

Le message n’est, de toute évidence, pas passé, car, comme a dû l’admettre Nicolas Sarkozy, son ami et collaborateur de toujours Brice Hortefeux entretenait lui aussi une relation continue avec Ziad Takieddine. Sans lui en avoir, à l’en croire, jamais parlé.

« Je n’ai aucune connaissance du nombre de visites de Brice Hortefeux au domicile de Ziad Takieddine [elles sont très nombreuses, d’après les juges – ndlr]. Il ne m’en tenait pas informé, ne m’en rendait pas compte. Il savait d’ailleurs depuis le début combien instinctivement je n’aimais pas Ziad Takieddine », a assuré Nicolas Sarkozy.

Et de poursuivre : « Brice Hortefeux connaît Ziad Takieddine dans des conditions qui sont extérieures à moi. Claude Guéant connaît Ziad Takieddine, voit Ziad Takieddine, vous l’avez établi vous-même. Leur connaissance de Ziad Takieddine est indépendante. Ils n’ont pas de réunion à trois […]. Est-ce une erreur pour Claude Guéant et Brice Hortefeux d’avoir des rapports avec Ziad Takieddine ? Je ne peux dire que oui. Cela fait-il de moi le commanditaire de ce que fait en Libye Ziad Takieddine ? Non, c’est impossible de dire une chose comme ça », a dit Nicolas Sarkozy aux magistrats instructeurs.

Usant de l’antiphrase, dont il est coutumier, Nicolas Sarkozy interroge à son tour les juges : « Si ce qu’avait à faire Ziad Takieddine était si important et si sensible, pourquoi ne le verrais-je pas, pourquoi ne le recevrais-je pas ? Si cela concernait un pacte de corruption, je sous-traiterais ? Quelle est la logique ? C’est sensible, c’est du financement, et jamais je ne le vois. » À moins que ce soit précisément pour cette même raison qu’il faille des fusibles entre lui et l’intermédiaire ? Simple hypothèse…

Le problème est de taille pour Nicolas Sarkozy et l’ancien président semble l’avoir parfaitement compris. Pour cause : à trois mois d’intervalles, entre septembre et décembre 2005, Ziad Takieddine a organisé des déplacements en Libye de Claude Guéant puis Brice Hortefeux et, dans le dos des autorités diplomatiques françaises sur place, leur a fait rencontrer secrètement sur place un dignitaire libyen de haut rang, Abdallah Senoussi, l’un des corrupteurs présumés, d’après l’enquête.

Mais Abdallah Senoussi, alors chef des services secrets militaires libyens et beau-frère de Kadhafi, est plus qu’un dignitaire : c’est un terroriste d’État, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité et recherché par la justice française pour avoir organisé l’attentat contre l’avion de ligne DC-10 d’UTA au moment où, à deux reprises, les deux plus proches lieutenants de Sarkozy le rencontrent confidentiellement à Tripoli.

« Je n’ai jamais demandé une telle réunion, et si on m’avait demandé mon avis là-dessus, j’aurais clairement dit non. Je vais même plus loin, si on me demande si c’est une erreur, oui, pour moi, c’est une erreur, voir Abdallah Senoussi est une erreur, se laisser conduire par Ziad Takieddine chez Abdallah Senoussi est une erreur. Abdallah Senoussi est recherché par la justice internationale, on n’a pas de contact avec lui, c’est un criminel. C’est ma position », a affirmé Nicolas Sarkozy.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Nicolas Sarkozy a assuré que ni Claude Guéant ni Brice Hortefeux ne l’ont informé de leur rencontre avec un terroriste recherché par la France, alors qu’ils estiment l’un et l’autre avoir été « piégés » par Ziad Takieddine, qu’ils ont toutefois continué de fréquenter pendant des années après…

« Que voulez-vous qu’il me dise ? C’est fait, c’est fait. J’aurais fait quoi ? », s’est défendu Nicolas Sarkozy sur cette inquiétante absence de communication avec Claude Guéant notamment, son directeur de cabinet.

« Je vois bien l’idée que vous avez derrière la tête d’un pacte de corruption qui aurait pu être noué avec cette personne qui avait un mandat d’arrêt. Me prenez-vous pour un fou ? Vous, vous me mettez dans une histoire où j’envoie Claude Guéant pour négocier avec un criminel [Senoussi] et un cinglé [Takieddine] un prétendu pacte de corruption ! Cela n’a aucun sens », a tempêté l’ancien président à l’attention des juges.

Question des magistrats : « Comment expliquez-vous, au vu des mises en garde de la DST [services secrets intérieurs français – ndlr] sur le risque qu’Abdallah Senoussi s’invite lors de réunions officielles pour négocier la levée de son mandat d’arrêt que Claude Guéant ne vous dise rien de cet incident, sauf à supposer qu’il n’était pas fortuit ? »

Réponse de Nicolas Sarkozy : « Je ne sais pas comment faire, c’est à se taper la tête contre les murs […]. Vous n’avez aucun élément me liant à Senoussi. »

L’ancien président a toutefois reconnu le « manque de discernement » de Claude Guéant et Brice Hortefeux, avec lequel il a également été obligé de prendre ses distances malgré l’amitié qui les lie : « Brice Hortefeux connaissait Ziad Takieddine bien avant moi […]. Il voit, dit-il, de manière subreptice Abdallah Senoussi. Même réponse que pour Claude Guéant, c’est une erreur […]. C’est une faute pour l’un comme pour l’autre. En revanche, en quoi cela pourrait m’impliquer ? »

D’après les témoignages d’Abdallah Senoussi et Ziad Takieddine, les rencontres secrètes Guéant/Senoussi puis Hortefeux/Senoussi en Libye ont été l’occasion de négociations sur des versements occultes en vue de l’élection présidentielle de 2007.

Et de fait, dans les semaines qui ont suivi ces deux rendez-vous, les services dirigés par le même Senoussi ont envoyé six millions d’euros sur un compte offshore de Takieddine.

« Cela m’est impossible de faire le moindre commentaire »

Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi, le 12 décembre 2007, sur le parvis de l'Élysée. © STEPHANE DE SAKUTIN/AFP
Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi, le 12 décembre 2007, sur le parvis de l’Élysée. © STEPHANE DE SAKUTIN/AFP

Devant les juges, Nicolas Sarkozy a développé une thèse déjà avancée par Le Journal du Dimanche, devenu son principal soutien médiatique : Takieddine aurait en fait escroqué les Libyens en leur faisant croire qu’il allait participer au financement de l’équipe Sarkozy.

La thèse intrigue pour le moins les juges, qui opposent un premier contre-raisonnement à l’ex-président : « Ziad Takieddine aurait “arnaqué” les Libyens en 2006 en ayant récupéré 6 millions d’euros sur ses comptes et en détournant ces fonds des services secrets libyens au prétexte du financement de votre campagne. J’imagine que les Libyens ont dû lui demander des comptes. Or, Ziad Takieddine prend des risques insensés en procédant de la sorte à l’égard des services secrets [libyens] qui sont impliqués dans deux terribles attentats [DC10 et Lockerbie – ndlr] et sachant que le champ d’intervention de Ziad Takieddine, c’est précisément les pays arabes, le Proche et Moyen-Orient. Comment expliquez-vous une telle prise de risque ? »

Nicolas Sarkozy pense avoir la parade : « Je me suis beaucoup renseigné sur Ziad Takieddine pour comprendre pourquoi il m’en voulait. » Et l’ancien président de livrer son interprétation : Takieddine est devenu « fou », à cause d’un accident cérébral (en 2004) et de sa séparation d’avec son épouse (en 2007). « Il est fou mais pas totalement », nuance-t-il toutefois, développant ensuite la thèse d’un complot ourdi par Takieddine avec… Mediapart, « qui veut me nuire », dit-il, quand l’intermédiaire s’était auto-accusé en 2016 d’avoir convoyé des espèces entre la Libye et la France.

« Vous vous avancez beaucoup dans votre hypothèse », se permettent de lui dire alors les juges, pour lesquels est « difficile à concevoir la thèse selon laquelle il aurait détourné en 2006 l’ensemble des fonds que lui auraient donné les Libyens, que ce soit en espèces ou par virement. » « En effet, analysent-ils, en 2006, vous êtes donné vainqueur de la campagne électorale. Mouammar Kadhafi est en train de revenir sur la scène internationale. Ziad Takieddine, à l’époque, dispose d’environ 100 millions d’euros de patrimoine. Pourquoi détourner tous les fonds destinés à votre campagne et tuer “la poule aux œufs d’or” alors que vous allez être en position de diriger le pays et qu’il attend un “retour sur investissement” avec des contrats qu’il pourra signer en invoquant votre soutien ? »

« Ce que vous venez de dire est faux », rétorque sans détour Nicolas Sarkozy. Il le martèle : Takieddine est « un voleur », qui « a construit une toile autour de Claude Guéant et Brice Hortefeux », lesquels, bien que parmi les plus hauts responsables du pays, au sein d’un ministère – la place Beauvau – où la vigilance est normalement de mise, auraient été « manipulés » et « abusés ».

En réalité, les juges et les policiers de l’Office anticorruption détiennent une pièce importante qui invalide les certitudes de l’ancien chef de l’État. Non, Ziad Takieddine n’a pas gardé tout l’argent libyen pour lui. C’est un fait établi. Non seulement une grande partie des six millions qu’il a touchés de Tripoli sont repartis sur d’autres sociétés offshore, dont il faut encore analyser la comptabilité, mais au moins 440 000 euros de fonds libyens, versés par Senoussi, ont atterri en février 2006 sur un compte secret aux Bahamas d’un intime de Sarkozy, son ancien collaborateur Thierry Gaubert.

Là encore, Nicolas Sarkozy dit n’avoir eu vent de rien. L’ancien président est formel : il n’a plus « de relations personnelles avec Thierry Gaubert depuis 1996 ». « Ce que je vous dis est la stricte vérité », insiste-t-il, avant d’admettre un déjeuner en compagnie de Thierry Gaubert et Brice Hortefeux en 2005 – celui-ci était noté dans l’agenda de Brice Hortefeux.

Par ailleurs, plusieurs documents (lettres, cadeaux, invitations, etc.) retrouvés début 2020 en perquisition au domicile de Thierry Gaubert démontrent que Nicolas Sarkozy n’a jamais cessé d’échanger avec lui. Et ce n’est pas tout : des mails de Thierry Gaubert retrouvés dans le cadre d’une autre enquête judiciaire prouvent la permanence de la relation, bien après 1996, avec Nicolas Sarkozy.

Au sujet des fonds libyens que Gaubert a perçus un an avant la présidentielle sur un compte non déclaré, Nicolas Sarkozy ne sait pas quoi dire : « Cela m’est impossible de faire le moindre commentaire. Aucune idée de la relation entre Ziad Takieddine et Thierry Gaubert, ni du pourquoi ni du comment. »

Thierry Gaubert, proche de Nicolas Sarkozy et d'Édouard Balladur, au tribunal de Paris, le 15 juin 2020. © AFPThierry Gaubert, proche de Nicolas Sarkozy et d’Édouard Balladur, au tribunal de Paris, le 15 juin 2020. © AFP

Devant les juges, qui le lui demandaient, Nicolas Sarkozy a aussi déclaré sans ciller qu’il ne connaissait pas la nature des faits qui ont valu à son ami Thierry Gaubert d’avoir été récemment condamné dans l’affaire Karachi.

Pour mémoire, ainsi que toute la presse s’en était fait l’écho : Thierry Gaubert a été condamné, en avril dernier, à trois ans de prison ferme pour s’être retrouvé au cœur d’un système de détournements de fonds avec Ziad Takieddine, dont l’objectif était, notamment, de permettre le financement illégal de la campagne présidentielle d’Édouard Balladur en 1995, dont Nicolas Sarkozy a été le ministre du budget et le porte-parole.

Dans cette même affaire, le directeur de cabinet et de campagne de Balladur, Nicolas Bazire, qui fut aussi le témoin de mariage de Nicolas Sarkozy et Carla Bruni en 2008, a également été condamné. Tous ont fait appel du jugement.

Le versement Senoussi-Takieddine-Gaubert et les rencontres avec Hortefeux et Guéant qui l’ont précédé sont d’autant plus embarrassants que, d’après l’enquête judiciaire, l’équipe Sarkozy a parallèlement déployé beaucoup d’énergie pour faire tomber juridiquement le mandat d’arrêt visant Senoussi. C’était d’ailleurs un vœu récurrent du dictateur Kadhafi, comme l’avait reconnu Nicolas Sarkozy en garde à vue en mars 2018.

Les policiers ont ainsi découvert la trace de plusieurs démarches effectuées en ce sens entre 2005 et 2009. Ils ont même retrouvé la preuve d’une réunion sur le sujet entre Claude Guéant et Ziad Takieddine, le 16 mai 2009, à l’Élysée, alors que Nicolas Sarkozy était président de la République.

« Comment expliquez-vous que Ziad Takieddine aille parler de ce sujet à Claude Guéant en mai 2009 ? Pour quelle raison le secrétaire général de l’Élysée étudierait la situation d’un Libyen condamné pour acte de terrorisme ? », ont demandé les juges à Nicolas Sarkozy. Qui en est resté coi, avant de charger une fois de plus Guéant : « Je ne me l’explique pas. Comme je ne m’explique pas la nécessité pour Claude Guéant de recevoir Ziad Takieddine. Ce n’est pas seulement le sujet abordé, c’est le principe de le recevoir […]. Je n’ai pas d’explication. Je ne sais pas si Ziad Takieddine dit la vérité ou pas, ce que je ne comprends pas, c’est le rendez-vous que lui donne Claude Guéant. »

Les juges ont également obtenu des preuves matérielles d’échanges entre Ziad Takieddine et Claude Guéant en marge de la libération des infirmières bulgares, alors détenues en Libye. S’interrogeant à voix haute devant les juges, Nicolas Sarkozy affirme : « Pourquoi M. Guéant demande-t-il l’avis de Ziad Takieddine ? Je comprends que vous posiez la question car moi je me la pose, que les choses soient claires. C’est tout à fait inutile. Je ne lui ai jamais demandé, et ça n’a aucun sens. […] En tout cas, ça ne s’est pas fait à ma demande. […] C’est son choix, ce n’est pas un choix que je confirme, que je valide ou que j’ai demandé […]. Ce serait tellement mieux que M. Guéant puisse répondre […]. C’est difficile pour moi de répondre sur ce qu’il a fait lui-même, de sa propre initiative sans qu’à aucun moment, je n’y sois associé. »

À ce stade du dossier, il ne semble pas y avoir un volet de l’affaire qui ne donne pas l’occasion à Nicolas Sarkozy de prendre ses distances avec Claude Guéant. Exemple : quand Nicolas Sarkozy quitte le ministère de l’intérieur le 26 mars 2007 pour se consacrer à plein temps à la campagne présidentielle, Claude Guéant loue exactement au même moment une chambre forte à l’agence BNP Opéra de Paris, dans laquelle il se rendra à sept reprises le temps de la campagne présidentielle.

Les enquêteurs formulent l’hypothèse que cette chambre forte ait pu abriter des espèces, qui ont massivement circulé pendant la campagne, d’après l’enquête. Claude Guéant dit, lui, y avoir entreposé… des discours de Nicolas Sarkozy. Lequel Sarkozy semble démuni : « Je ne vois pas pourquoi on avait besoin de louer un coffre-fort où un homme pouvait tenir debout. À aucun moment, Claude Guéant ne m’a dit qu’il allait louer un coffre-fort à la banque, mais très honnêtement je ne pense pas que c’était pour y cacher quelque chose de très sulfureux car si tel avait été le cas, ça n’est pas très discret. »

En 2013, les policiers avaient intercepté une conversation téléphonique entre Claude Guéant et sa fille, laquelle, lasse de voir son père déjà dans la panade judiciaire, déclarait : « [Sarkozy] a intérêt à se méfier parce que le jour où tu vas décider de balancer… […] Il mériterait. »

Mais pour Claude Guéant, le dossier libyen est aussi une affaire d’enrichissement personnel présumé. L’ancien secrétaire général de l’Élysée sous Sarkozy est notamment mis en cause pour avoir perçu, en mars 2008, 500 000 euros, derrière lesquels se cachaient, grâce à des montages très complexes, un autre intermédiaire proche de la Sarkozie, Alexandre Djouhri, et le directeur de cabinet de Kadhafi, un certain Béchir Saleh.

« Je vous demande de me croire. Je n’ai jamais eu à en connaître. À aucun moment, Claude Guéant ne m’en a parlé », a imploré Nicolas Sarkozy.

Interrogé sur la découverte du RIB de Claude Guéant au domicile genevois d’Alexandre Djouhri, Nicolas Sarkozy a déclaré : « Je ne peux dire ni pourquoi, ni comment, ni faire le moindre commentaire. Je n’aurais moi-même pas transmis mon RIB à Alexandre Djouhri […]. Il n’y a pas d’explication. Mais ça n’est pas le mien qu’on a retrouvé quand même. »

Et concernant une intervention fiscale de Guéant, depuis l’Élysée, au profit d’Alexandre Djouhri, là encore, Nicolas Sarkozy ne sait rien : « Je n’étais absolument pas au courant de cette intervention. Je pense que vous avez suffisamment d’informations dans le dossier pour comprendre que les relations entre Alexandre Djouhri et Claude Guéant ne passaient pas forcément par moi. »

Alexandre Djouhri a un rôle, lui aussi, crucial dans l’affaire libyenne puisqu’il est par ailleurs suspecté par les juges d’avoir supervisé en mai 2012, main dans la main avec le chef des services secrets intérieurs de Sarkozy, Bernard Squarcini, l’exfiltration de France de Béchir Saleh, au lendemain de révélations de Mediapart sur son implication dans des financements occultes franco-libyens. Une exfiltration d’autant plus problématique qu’à l’époque, Béchir Saleh était visé par une notice rouge d’Interpol.

« Claude Guéant ne m’a rien demandé au sujet de la notice rouge », a chargé une fois de plus Nicolas Sarkozy. « C’est à Claude Guéant qu’il faut poser la question […]. Je mets au défi quiconque de dire que l’Élysée ou un de mes collaborateurs a demandé cela. Je précise qu’à l’époque Claude Guéant n’était plus à l’Élysée depuis 18 mois, il n’était plus mon collaborateur », a ajouté Sarkozy, oubliant que le même Guéant était alors son ministre de l’intérieur.

Les juges semblent stupéfaits par la position de l’ancien président de la République sur l’exfiltration de Béchir Saleh. « Le patron de la DCRI [Bernard Squarcini], qui est un policier en charge de l’exécution des lois, participe à l’exfiltration vers l’étranger d’une personne qui, si elle est découverte sur le territoire français, doit être appréhendée en exécution des engagements internationaux de la France, et cela en étant en contact avec le ministère de l’intérieur. Ne pensez-vous pas que cela est gravement problématique concernant le fonctionnement de l’exécutif ? », demandent les magistrats.

Sarkozy se dérobe : « Vous avez dans le dossier un réseau de relations de Béchir Saleh qui établit qu’il ne passait pas par moi. Ce n’est pas normal ce qui s’est passé mais on ne peut pas me le reprocher activement ou passivement. » Et théorise : « Je ne suis que l’incidente d’un réseau d’amitiés existant par ailleurs. »

Jusqu’à la fin de ses quatre jours d’audition, Nicolas Sarkozy maintiendra le cap d’un raisonnement qui tient sur un fil : si ses plus proches ont fauté, certes totalement dévoués à sa cause, certes sous son autorité, certes en utilisant les moyens du ministère qu’il dirigeait, puis à la présidence de la République, ce n’est pas de sa faute à lui. À commencer par Claude Guéant et Brice Hortefeux : « Bien sûr, ils m’étaient dévoués. J’avais entière confiance dans la façon dont ils conduisaient leur vie professionnelle à mes côtés […]. La suite a montré qu’ils étaient capables de prendre des initiatives sur des sujets de leur vie personnelle importants, comme leur résidence, sans m’en parler, ou comme le choix des fréquentations, Ziad Takieddine ou Thierry Gaubert, sans m’en parler, pour Brice Hortefeux. Ce n’est pas contradictoire. »

Ajoutant : « En matière pénale, permettez à l’avocat de parler une seconde, je dois rendre compte de ce dont je suis personnellement responsable. Je ne crois pas avoir trouvé une déclaration de Claude Guéant ou de Brice Hortefeux indiquant qu’ils ont vu Ziad Takieddine après en avoir informé Nicolas Sarkozy ou à la demande de Nicolas Sarkozy. J’ai dit avec la plus grande franchise ce que je pensais de la nature de leurs relations. Mais je vous dis avec la plus grande force que ça ne s’est pas fait ni à ma demande ni à mon information. »

Réplique des juges : « Le problème c’est, qu’il s’agisse de 2005 et 2006, c’est-à-dire la période antérieure à votre élection, ou de 2007, que Claude Guéant n’agit qu’au bénéfice d’une personne, à savoir vous. Il ne tire personnellement aucun bénéfice de cette relation avec Ziad Takieddine. Toutes les démarches qu’il entreprend sont faites pour votre compte, en qualité de candidat ou de président. »

« Croyez en ma sincérité, je vous le demande », seront les derniers mots de Nicolas Sarkozy.

Une heure plus tard, ce lundi 12 octobre, l’ancien président sera mis en examen pour « association de malfaiteurs ».

Mediapart  – ET