Petite fée de l’Internet chinois : Li Ziqi,

“Une chaîne sublime. Une incroyable atmosphère de calme, d’harmonie : la nature, la brume, l’air frais et mordant. Lorsqu’elle veut faire du pain, elle prépare du mortier, pose des briques et fabrique un four dans lequel elle cuit sa pâte. Le pain est prêt au crépuscule. Le pied total, de l’ASMR extatique.” Tel est l’avis [du célèbre designer russe] Artemy Lebedev sur les vidéos de la youtubeuse chinoise Li Ziqi. L’ASMR (autonomous sensory meridian response), apparue en 2010 aux États-Unis, est très populaire en Russie et dans les anciennes républiques soviétiques. Tout le monde ne connaît pas cette forme de “massage cérébral” obtenu par l’association d’un certain type d’images filmées, captivantes par leur monotonie, et de stimulus sonores tels que chuchotements, chuintements, crissements, respiration.

Esthétique pastorale, esprit tolstoïen

Les courts récits vidéo de huit à douze minutes de Li Ziqi sont de véritables œuvres d’art. Chacun raconte une histoire complète sur un thème précis. L’esthétique de Li Ziqi est très différente de la production de la plupart des blogueurs chinois. Il ne s’agit pas ici de clips promotionnels où tout repose sur un sensationnalisme racoleur. Li Ziqi fait tout l’inverse. Une esthétique pastorale dans un esprit absolument tolstoïen.

Dans son essai Qu’est-ce que l’art ? (1897), Léon Tolstoï écrit que le véritable artiste s’intéresse toujours à la vie des travailleurs. “L’art du futur sera avant tout un art populaire”, créé par le peuple pour le peuple. Li Ziqi est suivie par plus de 25 millions de Chinois, auxquels il faut ajouter les abonnés internationaux de sa chaîne YouTube [10,9 millions à la fin juin]. Un résultat impressionnant, obtenu notamment grâce au fait que ses vidéos ne nécessitent pas de sous-titres ni de doublage. Les quelques phrases en chinois participent à l’ambiance sonore, comme le bruissement des feuilles, le rythme du battoir, les frémissements de l’huile et une bande-son de qualité.

Une Cendrillon du Sichuan

L’histoire de Li Ziqi évoque celles de Cendrillon et Blanche-Neige réunies. Elle est née le 6 juillet 1990 dans un petit village de la province du Sichuan. La suite est un classique du genre : une mère qui abandonne le foyer, une belle-mère acariâtre, le décès du père. La petite fille se réfugie chez ses grands-parents. Une vie paysanne laborieuse. Décès du grand-père. L’école, qu’elle abandonne pour partir à 14 ans travailler à la ville. Elle sera tour à tour serveuse, DJ ou encore chanteuse dans un club. En 2012, sa grand-mère chérie tombe malade et Li Ziqi revient au village.

Pour gagner sa vie, elle vend sur la plateforme marchande Taobao des produits de la ferme, des spécialités locales et des cosmétiques naturels. Elle publie ses premières vidéos en 2015 sur Meipai, important réseau chinois de blogging vidéo. On distingue déjà à l’époque son style singulier, fait de simplicité raffinée et d’expression poétique. Ses publications, signées du hashtag “la fée”, sont appréciées. Et pas uniquement par les internautes chinois.

Promouvoir une image positive de la Chine

Les autorités sont très attentives à promouvoir à l’étranger une image positive du pays. Pékin y consacre près de 10 milliards de dollars par an depuis 2005, avec le lancement du réseau des Instituts Confucius [pour promouvoir l’enseignement du chinois à l’étranger]. Mais malgré un intérêt grandissant pour la langue et la culture chinoises, la cote de popularité du pays ne cesse de baisser.

Il y a quelques années, l’auteur du concept de “soft power”, Joseph Nye, expliquait que la Chine souffre de deux problèmes chroniques qui pèsent sur son image. Tout d’abord, c’est l’appareil idéologique de l’État qui forge l’image extérieure de la Chine, ce qui, en soi, n’inspire pas confiance au public étranger, qui interprète toute information venant de Chine comme de la propagande communiste. Ensuite, le véhément nationalisme chinois apparaît comme clivant et potentiellement conflictuel. Pour les experts occidentaux, le problème principal réside dans l’absence de dialogue avec la société civile, sans lequel le reste du monde ne peut considérer la Chine comme une “force du bien”. Quelque part, ils ont raison. Les camarades chinois le savent depuis longtemps.

En 2014, la Ligue de la jeunesse communiste chinoise a créé une maison de production dédiée et lancé un plan quinquennal pour attirer les stars de l’Internet chinois. En 2016, le président Xi Jinping soulignait qu’il faut “apprendre à parler de son pays, représenter avec justesse ses différentes facettes et renforcer son influence dans la sphère culturelle”. En 2018, la Ligue de la jeunesse communiste a rassemblé cent célèbres influenceurs, leur confiant la mission de devenir des modèles pour la promotion à l’étranger d’une image positive de la Chine. Li Ziqi a fait partie du nombre. Elle a également été élue ambassadrice des Jeunesses communistes chinoises.

Travail professionnel et propagande

D’aucuns pensent que sa chaîne YouTube est un projet propagandiste qui dissimule toute une équipe de cinéma. C’est du travail très professionnel, aucun doute là-dessus. Des équipements spéciaux sont utilisés (y compris un stabilisateur et des drones), ainsi que des procédés de prise de vues et de montage sophistiqués. Certaines scènes sont tournées en plan-séquence sans raccords. D’autres fois, la technique du time-lapse est utilisée pour montrer la sortie d’une jeune pousse ou une fleur qui s’ouvre.

Li Ziqi assure qu’elle fait tout elle-même, de l’écriture des scénarios jusqu’à la postproduction. C’est à peine si quelqu’un lui tient la caméra de temps en temps. D’ailleurs, elle affirme ne montrer rien de plus que le quotidien d’un village chinois, la vie ordinaire d’une grand-mère et de sa petite-fille. Elle se montre philosophe face aux critiques : “Quoi que je dise, il y aura toujours des gens qui ne me croiront pas.” C’est un fait. Dans ses dernières interviews, elle admet pourtant avoir des assistants.

Une illusion convaincante

En revanche, ce qui ne fait aucun doute, c’est qu’elle aime et maîtrise les gestes qu’elle montre à l’écran. Li Ziqi n’est pas une actrice qui jouerait le rôle d’une beauté paysanne, mais une personne qui connaît les savoir-faire paysans, et bien plus que par ouï-dire. Le but n’est pas de reproduire la réalité mais de créer une illusion convaincante. “Je réalise simplement mes rêves”, explique Li Ziqi. D’ailleurs, les coupures et les ampoules qui abîment ses doigts apparaissent parfois à l’écran. Tout ce qu’il y a de plus vraies. Il n’y a pas de tricherie : la vérité de la vie est différente de celle de l’esthétique. Pour ceux qui veulent voir la vraie vie d’un village chinois, il existe nombre de chaînes documentaires.

Aujourd’hui, Li Ziqi est l’une des marques les plus populaires du web chinois, estimée à près de 300 millions de dollars. Aux yeux de certains, elle est plus efficace que tous les Instituts Confucius réunis. Rien que la vidéo sur la préparation des nouilles filées a été vue plus de 12 millions de fois. Pour la réaliser, Li Ziqi a pris des cours pendant deux mois chez un professionnel. Elle aurait même maigri, passant de 47 à 40 kilos pendant cette formation. Dans une interview, Li Ziqi a dit : “Je ne vous demande pas d’aimer, mais appréciez au moins l’effort.”

Avec ses vidéos sur sa vie rêvée dans la campagne du Sichuan, cette blogueuse chinoise a réussi à se faire un nom jusqu’en Occident. L’hebdomadaire russe Profil, intrigué, décrypte le phénomène.