Maximator, une alliance d’espionnage tout droit sortie de la guerre froide

L’existence d’une entente entre les services de renseignements de cinq pays européens, dont la France, a été révélée par un professeur néerlandais en avril dernier. Depuis près de cinquante ans, ce club fermé, qui porte le nom d’une bière munichoise, s’active dans le plus grand secret.

Un Danois, un Suédois, un Allemand et un Néerlandais entrent dans un bar de la banlieue de Munich. Nous sommes en 1979, et ces barbouzes venues de quatre pays s’entretiennent autour de bières de malt. Les quatre hommes coopèrent depuis plusieurs années dans le renseignement d’origine électromagnétique (Roem, en anglais Sigint), consistant à intercepter des messages codés et à les déchiffrer, et ils cherchent un nom pour leur nouvelle alliance d’espionnage. “Ils ont regardé leurs verres, remplis d’une doppelbock de la marque locale Maximator, écrit Bart Jacobs, un professeur d’informatique néerlandais, et ils sont aussitôt tombés d’accord.”

Dans un article publié en avril, Jacobs révèle ainsi l’existence de l’alliance Maximator. Elle a été formée en 1976, quand le Danemark s’est associé à l’Allemagne [RFA] et à la Suède pour intercepter et déchiffrer des messages envoyés par des satellites. Deux ans plus tard, les Pays-Bas entrent dans la danse, mettant à contribution leurs stations d’interception des Antilles. La France s’y ralliera en 1985. Et aujourd’hui encore, Maximator a bon pied, bon œil.

Ruses et machines défectueuses

L’histoire de cette alliance illustre à merveille les ruses de la bonne cryptographie. Non content de capter des messages sur les ondes, Maximator échangeait des renseignements sur les défauts des machines qui chiffraient les messages diplomatiques et militaires. Comment connaissaient-ils ces défauts ? La société suisse Crypto AG, numéro un du marché mondial, appartenait en réalité à la CIA et à son homologue allemand, le Service fédéral de renseignement (BND). Par le biais de Crypto AG, Américains et Allemands vendaient des machines défectueuses à leurs amis comme à leurs ennemis, y compris à plusieurs pays de l’Otan. Sans révéler comment elle avait été mise dans la confidence, l’Allemagne a transmis l’information sur les défauts de ces machines à ses partenaires de Maximator.

La révélation de l’existence de Maximator vient nous rappeler que Five Eyes – une alliance de renseignement présente tout autour du globe, comprenant les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande – n’est pas un cas isolé. D’autres alliances d’espionnage se sont constituées autour d’objectifs communs, notamment la guerre en Afghanistan. Ainsi, Fourteen Eyes, officiellement connue sous le nom de Sigint Seniors Europe, comprend les pays réunis au sein de Five Eyes et de Maximator, auxquels viennent s’ajouter l’Espagne, la Norvège, la Belgique et l’Italie. “Ces regroupements ne sont pas fermés”, explique un Britannique proche du dossier, “il s’agit plutôt d’une sorte de patchwork aux finalités partagées.”

Inconnue même au sein des agences de renseignement

Toutefois, Maximator est résolument européenne, ce qui présente certains avantages à l’heure où les divergences transatlantiques s’accentuent. “Les ingénieurs français et allemands travaillent très bien ensemble”, assure Bernard Barbier. Cet ancien chef du Roem pour le renseignement français a proposé autrefois de créer une agence d’espionnage franco-allemande. “En revanche, la collaboration entre un ingénieur britannique et un ingénieur français est compliquée”, déplore-t-il. Par ailleurs, Maximator semble avoir été particulièrement discrète. De nombreuses personnes travaillant dans les services de renseignement qui participaient à cette alliance ignoraient son existence. “J’ai vu des choses impressionnantes que Five Eyes aimerait beaucoup avoir”, conclut un ancien agent de renseignement néerlandais. “Or nous ne pouvions pas les partager.”