Chirac: pourquoi la France sanctifie le plus nul de ses présidents

Jacques Chirac est mort jeudi dernier. Un regret pour beaucoup ; peut-être pour lui un soulagement. Un article objectivement poignant du journal Le Monde nous raconte une fin de vie difficile: l’abandon du pouvoir, l’abandon des proches, des amis, puis celui de la santé et ultimement l’abandon de soi pour un homme qui semblait s’être résolu à l’inéluctable. Le public sait sa souffrance. Ces faits  sont connus de lui sinon compris. Et selon les mots de notre président, « nous osons enfin l’aimer ».

Son image concurrence celle du Ché et elle est déjà devenue un produit marketing : la génération SWAG d’école de commerce l’imprime sur ses t-shirt où on le voit faire des génuflexions et fumer des Gauloises ; des milliers de passants le saluent à Saint- Sulpice ou aux Invalides ; les sondages montrent qu’il dispute à De Gaulle le podium des grands hommes – avec en sus une belle et assez rare unanimité de chaque génération. Tout ce public, de 7 à 77 ans, se souvient de ses bons mots, surtout les plus obscènes, et de quelques anecdotes qui ont fait la truculence du personnage comme le charme picaresque de la Ve République.

Un bilan extraordinairement mince de réalisations

Pas un mot ou presque de politique dans tous les adieux à un homme qui pourtant ne s’est jamais occupé d’autre chose. Peu convenables en temps de deuil, quelques rappels auraient pourtant été utiles : celui par exemple de sa condamnation pour abus de biens sociaux – épilogue d’une notoire et désinvolte confusion entre intérêts publics et privés – ou l’incroyable vacuité idéologique qui saisissait tous ses collaborateurs et décevait les visiteurs d’un jour venus rencontrer l’homme « qui se méfiait des idées générales » – voir des idées tout court. Le rappel peut-être aussi du triste bilan de 40 ans de vie politique extraordinairement mince de réalisations.

Éloge funèbre oblige, on loue ici son attachement aux valeurs de la République ; par-là, on rappelle l’audace de son « non » à la guerre en Irak et à George Bush. Quelques intuitions justes, un sentiment des choses où s’est mêlé parfois le meilleur et plus souvent le pire. Quelques discours  réussis enfin, aidés par un physique d’acteur américain et une voix grave. Tous ces petits riens qui font un tout nourrissent aujourd’hui sa nostalgie.

Chirac, président de la fin de l’histoire ?

Si la nostalgie est un sentiment courant, parfois légitime ; elle est ici nourrie de désillusions dont l’homme a été lui-même l’auteur. On regrette son élégance, l’image d’un pouvoir résolu. On regrette aussi une culture politique particulière – celle de la Ve République –  dont il a été en même temps le dernier représentant et le premier fossoyeur. Magnanimes, nous avons oublié, ou absous, ce qu’ont été les douze années de présidence Chirac : une France inerte, endormie par la profonde conviction de son président qu’aucune réforme n’y serait jamais possible. Une sorte de grand renoncement tranquille avec la fin de l’histoire en arrière-fond. Sans oublier cette véhémente politique mémorielle où monsieur Chirac, pourtant rarement inspiré, affichait une curieuse, rare et sincère force de volonté à sans cesse caricaturer notre histoire ; et de discours en discours, de commémorations en commémorations, de journées d’hommage en journées d’hommage, prononçait son oraison funèbre comme un réquisitoire. Qui échappe à l’hypnose chiraquienne (ou à sa naphtaline) comprend que ces années ont été décisives et finalement tragiques : elles ont vu la France décrocher en Europe et prendre un retard probablement définitif sur l’Allemagne -plus déterminée à conduire la politique de ses intérêts et du temps.

Certaines nécrologies en conviennent… S’il fut un piètre chef d’État, il nous reste l’animal politique dont la carrière encore impressionne– et sa sympathique passion des foules qui parfois le lui rendaient bien. Il y a toutes ces mains serrées, ces coups d’éclat, ces mandats arrachés à la hussarde… Il y eut la très démagogique campagne de 1995 sur la fracture sociale ; et la non moins démagogique campagne de 2002 sur l’insécurité. Il y eut surtout une parfaite et linéaire ascension : conseiller général, député, ministre, grand ministre, premier ministre, maire de paris, chef de l’opposition et président. Grand cumulard : il pouvait de 1986 à1988 diriger un département à 500 kilomètres de la capitale dont il avait été élu maire tout en dirigeant le conseil des ministres et son parti de masse, le RPR. Les journées ne comptant que 24 heures et les semaines sept petits jours, autant dire qu’il n’a jamais rien été de tout cela… C’est un fait qui mériterait d’être un record : l’homme a occupé toutes les fonctions de la République sans ne jamais en exercer aucune.

Tant d’ambition pour ne rien faire

1995 était arrivé avec le Graal de toute une vie : diriger. La suite est connue : il abandonne ses promesses en trois mois, prend cinq ans de vacances grâce à la cohabitation, puis revenu en 2002 un peu par hasard, échoue trois ans avec son premier ministre qu’il a arraché au néant pour assister impuissant à deux ans d’épilogue et d’affrontement entre Messieurs Villepin et Sarkozy, deux de ses créatures politiques. Tant de vacuité impressionne et peut-être interroge. Moins sur Chirac que sur la nature même de l’ambition. Par quoi a pu être motivé un homme, né pour conquérir, ayant couru tous les postes, toutes les fonctions de la République, plus jeunes tous ses concours académiques, pour ultimement n’en rien faire ?

C’est un fait connu que le pouvoir stérilise.  L’usure, les vanités, la lassitude et les honneurs usent l’ambition qui avait commandé sa conquête. Cet homme-là, le pouvoir l’a stérilisé net ; aussitôt passé la porte du Château, il renonçait presque immédiatement à entrer dans l’histoire. Il semble s’être contenté de durer sous les ors et même de nourrir les canards aux côtés de Jean-Louis Debré (autre grand débonnaire de la Ve), racontent les plus cruels de ses biographes.

Une vie de renoncements

Sans le savoir, les Français avaient élu un homme qui n’avait fait toute sa vie que renoncer: renoncement à sa femme, renoncement au divorce aussi, renoncement au bonheur – sa vie familiale fut un drame – renoncement au gaullisme, renoncement à l’histoire… ultimement renoncement à la France. L’homme – sa caricature et sa marionnette aux guignols de l’info – nous ont beaucoup fait rire. Alors même qu’il est resté jusqu’au bout un grand mélancolique. Probablement un des derniers désabusés dont on ne saisit toujours pas ce qui a pu le porter au pouvoir car la compétition y est rude et ne retient que les plus déterminés. Et quand ceux qui ne croient en rien, pas même en eux, assez logiquement n’accomplissent pas grand-chose. Ultimement c’est un échec qui a un peu tardé à dire son nom et n’a peut-être pas eu même, face à son prédécesseur, la grandeur du cynisme.

Un Président qui nous fait pitié

Le public imaginait ses regards vides comme profonds et lointain ; confondant souvent, dans la représentation du pouvoir, verticalité et grande taille. Rien n’a jamais semblé heurter sa carapace d’indifférence: ni le mépris de ses adversaires, ni le dédain des Français ; ni l’appel de l’histoire. La voix de l’ecclésiaste était devenue celle de la France: alors que notre peuple est un des rares qui ait jamais été optimiste ou cru en la volonté. Et puisque tout est vanité, poussière, meurt, périt et s’épuise pour se confondre et s’égaliser dans le néant : les grands bras ballants de notre président tapaient sa hanche et laissaient pour toute politique soupirer un « à quoi bon ? ».

C’est un fait – enraciné dans notre culture – qu’on trouve aux morts bien des qualités qu’ils n’auraient osé s’attribuer de leur vivant. Mais dans nos souvenirs, François Mitterrand à sa mort n’avait pas fait l’objet d’une telle piété populaire. Alors même qu’il avait été porté au pouvoir par des foules plus nombreuses, plus enthousiastes – qu’on lui accordait l’aura d’une grandeur que n’a jamais su disputer son prédécesseur. On aurait tort de penser qu’aujourd’hui l’émotion populaire est feinte ou passagère. L’homme est sympathique par la pitié qu’il inspire. Aussi  semble-t-on admirer aujourd’hui sa victoire posthume: celle d’un politicien qui a travaillé toute sa vie à la mort du politique, c’est-à-dire finalement de lui-même.

Lucien Rabouille lecauseur.fr