Europe: Macron, le passif d’une illusion

Le constat est unanime. Jamais depuis au moins vingt ans, une campagne pour les élections européennes n’a été aussi médiocre, dépourvue de débats et d’idées, sans lignes de force, sans enjeux clairement posés et discutés. Les scrutins précédents avaient donné lieu à de fortes confrontations : sécurité, traité de Lisbonne et crise financière mondiale en 2009 ; crise grecque, crise de la zone euro, sortir ou non de l’Union européenne (UE) en 2014. Quant à la campagne de 2004, elle intervenait après le grand élargissement de l’Union et la guerre en Irak.

En cette année 2019, une Europe désenchantée, morne et divisée n’intéresse plus. C’est le cas dans de nombreux pays européens. C’est une situation particulièrement marquée en France, où l’abstention pourrait tutoyer les 60 %. Emmanuel Macron a largement contribué à installer un paysage aussi morose. Depuis des mois, le pouvoir et le parti présidentiel ont construit un dispositif politique qui vide la campagne et le scrutin de leurs véritables enjeux (lire notre article ici).

Le choix de présidentialiser jusqu'au bout la campagne européenne.
Le choix de présidentialiser jusqu’au bout la campagne européenne.

Réduire l’élection européenne à un duel progressistes-nationalistes, remettre en scène un face-à-face Macron-Le Pen qui fait le miel de l’extrême droite, ont permis au pouvoir de confisquer le débat démocratique en marginalisant tous les autres partis. Présidentialiser à l’extrême ce scrutin, dans un exercice de relégitimation d’un chef de l’État affaibli par six mois de crise des « gilets jaunes », a achevé de détourner cette élection de son objet premier : l’Europe.

Cet exercice de prestidigitation ou d’escamotage n’est pas seulement dangereux parce qu’il installe l’extrême droite au centre et encourage l’abstention. Il l’est parce qu’il fait l’impasse sur les nouveaux problèmes, et enjeux potentiels, qui émergent sur le continent européen.

Le questionnement européen ne peut être réduit aux offensives de mouvements nationalistes et xénophobes. Leur progression est certes bien réelle. Leur premier carburant est justement le rejet de politiques européennes qui organisent l’insécurité économique et sociale. Mais partout, de la Pologne à l’Italie, ces mouvements se heurtent aussi à des mouvements sociaux ou sociétaux dynamiques qui s’inscrivent clairement dans un horizon européen (lire par exemple notre article sur la Slovaquie).

Il revient justement aux politiques de redéfinir cet horizon, de débattre et de proposer de nouvelles politiques, de nouveaux modes de décision, de nouvelles réformes d’une « machinerie européenne » perçue comme immobile et incompréhensible. En s’enfermant dans un tête-à-tête mortifère avec l’extrême droite, le chef de l’État commet une erreur majeure. Si sa liste parvenait en tête au soir du 26 mai, il pourra peut-être en tirer quelques bénéfices de politique intérieure. Mais rien ne sera réglé de ce qui est aujourd’hui l’échec et l’impuissance de la France en Europe.

Car l’escamotage de cette campagne a également permis d’éviter tout débat sur le bilan européen d’Emmanuel Macron. Celui-ci est bien maigre, voire inexistant. Pire encore, en deux ans de présidence, le chef de l’État a dilapidé pour une bonne part l’énorme capital politique dont il disposait. « Le sauveur de l’Europe ? » avait titré l’hebdomadaire libéral The Economist au lendemain de son élection. « Un chômage de masse, des engagements budgétaires jamais tenus, des politiques français arrogants et six mois de combats de rue… Vous croyez vraiment que la France fait rêver l’Europe ? » nous expliquait il y a quelques jours un haut fonctionnaire européen.

26 septembre 2017, lors du discours sur l'Europe de Macron à la Sorbonne. © Reuters
26 septembre 2017, lors du discours sur l’Europe de Macron à la Sorbonne. © Reuters

Relire le fameux « discours de la Sorbonne » n’est pas un exercice inutile. Ce 26 septembre 2017, Emmanuel Macron délivre sa vision et son programme pour l’Europe. C’est un de ces discours qu’il affectionne : le Nouveau Monde débarque sur le Vieux Continent, remue-ménage assuré et réformes au pas de charge ! Le ton marque, voilà un président jeune, rugueux, parlant haut et fort jusqu’à faire la leçon. Florilège :

« Vous vous êtes habitués à la résignation, pas moi. » « Nationalisme, identitarisme, protectionnisme, souverainisme de repli. Nous avons, par inconscience, faiblesse ou aveuglement, créé les conditions de leur victoire. » « Nous ne pouvons pas nous permettre de garder les mêmes habitudes, les mêmes politiques, le même vocabulaire, les mêmes budgets. » « L’Europe que nous connaissons est trop faible, trop lente, trop inefficace. » « L’audace est notre seule réponse. L’ambition renouvelée, c’est la seule opposition. N’ayons pas peur, avançons ! » « Le temps où la France propose est revenu. »

De tels propos obligent. Obligent à des résultats clairs, nets et précis. Or de la cinquantaine de mesures proposées à la Sorbonne, il ne reste aujourd’hui pas grand-chose.

Enterrées, la taxe sur les transactions financières, la taxe aux frontières de l’Europe sur le carbone, la taxe européenne sur les géants du numérique, des « listes transnationales » dès les européennes de 2019. Bloqués, la réforme des accords de Dublin, un droit d’asile européen, la répartition des réfugiés. Enlisé, le projet de budget pour la zone euro, accepté du bout des lèvres par l’Allemagne mais combattu par une dizaine de pays du nord de l’Europe. Rabotée, la réforme de la directive sur les travailleurs détachés. En panne, la réforme politique des institutions, celle de l’harmonisation fiscale, celle de la création d’un « bouclier social ».

La seule avancée jugée significative en Europe concerne la défense, avec une initiative européenne d’intervention militaire (IEI) qui regroupe dix pays. Mais en matière de défense, les rares progrès européens ont été très souvent contrecarrés ou torpillés quelques années plus tard en raison de désaccords politiques ou de rivalités entre groupes d’armement

« Une manière de faire française complètement anachronique »

« Pour une Renaissance européenne » : c’est le titre de la tribune d’Emmanuel Macron publiée mardi 5 mars dans les vingt-huit États de l’Union européenne. Mais persister, avec un si maigre bilan, dans le registre pompeux d’une France apportant ses lumières à l’Europe n’a fait qu’agacer un peu plus de nombreux partenaires, Allemagne en tête. « Faisons l’Europe comme il faut maintenant », a répondu, quelques jours plus tard, la dirigeante de la CDU allemande Annegret Kramp-Karrenbauer, qui pourrait succéder à Merkel, ce qui résonne comme un « Arrêtons de nous payer de mots ».

L’Élysée oppose un argument systématique à toute remise en cause de son bilan : Angela Merkel est à l’arrêt, refuse toute avancée importante, l’Allemagne ne veut pas changer un statu quo européen qui lui bénéficie depuis de longues années. L’argument est un peu court. Si l’Allemagne, comme tout pays européen, défend ses intérêts, c’est moins un égoïsme supposé que des désaccords répétés avec la méthode Macron qui a mis le couple franco-allemand à l’arrêt.

Angela Merkel et Emmanuel Macron lors du conseil européen de mars 2018. © Reuters
Angela Merkel et Emmanuel Macron lors du conseil européen de mars 2018. © Reuters

Événement rare, Angela Merkel l’a fait bruyamment savoir à quelques jours du scrutin européen. Le 10 mai, dans un entretien au quotidien Süddeutsche Zeitung repris par Le Monde et le Guardian, la chancelière décrit ainsi sa relation avec Macron : « Les discussions sont animées. Certes, nous avons des confrontations. Il existe entre nous des différences de mentalité ainsi que des différences dans la conception de nos rôles respectifs. »L’Europe vit-elle « un risque existentiel », comme l’affirme Nathalie Loiseau, quand le président français assure que « jamais l’Europe n’a été autant en danger » ? Angela Merkel n’est guère adepte de ces dramatisations : « Il m’est difficile de comparer la situation actuelle de l’Europe avec les dangers des décennies passées car je ne m’en occupais pas à l’époque. […] Emmanuel Macron est [activement impliqué] mais il ne l’est pas depuis longtemps. Il apporte en quelque sorte encore un peu un regard neuf. »

Le président français ne se heurte pas seulement à une chancellerie allemande lassée des leçons incessantes faites par Paris. « Je propose en premier lieu à l’Allemagne un partenariat nouveau », annonçait Emmanuel Macron en septembre 2017. Berlin n’était pas particulièrement demandeur, encore moins du nouveau traité franco-allemand qui a été signé en janvier et que les négociateurs allemands ont méticuleusement édulcoré. Le résultat est un texte vide qui vient démentir « l’impulsion décisive » voulue par Paris.

S’annonçant comme le « sauveur de l’Europe », Emmanuel Macron ne cesse de la regarder avec les yeux du général de Gaulle. Comprendre : la France prend l’initiative politique, l’Allemagne soutient sans barguigner, les autres se taisent et suivent. Cela pouvait fonctionner ainsi dans les années 1960 (de Gaulle-Adenauer), dans les années 1970 (Giscard d’Estaing-Schmidt), cela a pu ressembler à cela dans les années 1980 (Mitterrand-Kohl).

Mais l’Europe des 28 n’est plus l’Europe française, n’en déplaise aux diplomates du Quai d’Orsay et aux responsables parisiens, toujours accrochés à ce fantasmatique « couple franco-allemand » qui n’est plus opérationnel depuis des années. Et le serait-il à nouveau que cette Europe des 28 ne serait certainement pas décidée à accepter « un directoire franco-allemand », ce que Berlin sait parfaitement.

Bercé par cette illusion gaullienne, Emmanuel Macron paie aujourd’hui cet aveuglement au prix fort. Sa volonté de construire un axe exclusif Paris-Berlin lui a fait ignorer la nouvelle géopolitique européenne faite de pôles multiples, d’alliances diverses et recomposées, d’autres lieux de pouvoir que Paris et Berlin. Dans sa réponse à Macron, Annegret Kramp-Karrenbauer le met ainsi en garde sur l’Europe centrale : « Eu égard aux pays membres de l’Europe centrale et orientale, à leurs particularités et à leur contribution spécifique à notre histoire et à notre culture européenne commune, le respect s’impose, sans toutefois transiger sur le noyau inaliénable de nos valeurs et de nos principes. »

Le respect, malgré les désaccords, le respect donc la négociation, la coopération, l’association plutôt que la dénonciation ou l’ignorance. Évidemment, négocier avec le Hongrois Orbán, l’Italien Salvini ou le Polonais Kaczyński n’est sans doute pas la chose la plus sympathique. Mais le chef de l’État a oublié ce vieux principe qu’en politique, il est plus utile de discuter avec ses ennemis ou adversaires qu’avec ses amis.« Il est temps de reconnaître l’échec de la manière de faire française, celle-ci est complètement anachroniquea récemment écrit l’historien Emmanuel Droit, spécialiste de l’Europe centrale. Nous ne sommes plus dans le dilemme classique de la construction européenne selon laquelle sans initiative franco-allemande, l’Europe stagne. Nous sommes simplement entrés dans une configuration politique où les projets doivent se faire de manière plus multilatérale. »

« Le charme ne dure que s’il y a des résultats », avait averti Angela Merkel en 2017, peu après l’élection d’Emmanuel Macron. L’illusion est maintenant dissipée. Le passif s’accumule.