H. Rauscher : L’alliance avec l’extrême droite, une erreur fatale

Autriche :Une vidéo compromettant son vice-chancelier a contraint Sebastien Kurz à mettre fin à sa coalition gouvernementale.Mais, dans ce  fiasco, sa propre responsabilité est engagée, souligne Der Standard.

 

La question demeure : est-il un homme d’État ? Sebastian Kurz a pris toute une journée pour décider, en tant que chancelier de la République d’Autriche, de la conduite à tenir. Ce n’est pas à proprement parler l’attitude d’un leader. De toute évidence, la maîtrise de la communication et la détermination dans l’action ne vont pas nécessairement de pair dans une situation de crise. Au final, l’affaire n’avait, en toute logique, qu’une issue : de nouvelles élections. Cela signe l’échec d’un projet qui était d’abord et avant tout celui de Sebastian Kurz. Aux électeurs désormais de décider s’ils souhaitent voter pour quelqu’un dont le grand projet a échoué au bout d’un an et demi. C’était pourtant couru d’avance : quand on s’allie avec le FPÖ [Parti de la liberté d’Autriche, droite populiste], on récolte l’extrémisme de droite, les tendances autoritaires et la corruption (ainsi qu’une incompétence abyssale, même si c’est momentanément le moindre des problèmes). Il suffi t de s’intéresser un minimum à ce parti pour être au courant. Sebastian Kurz pouvait le savoir, mais il a mis cela de côté, confiant dans sa capacité à dompter le FPÖ. Seulement voilà, il n’y est pas parvenu – et il plonge aujourd’hui son parti, l’ÖVP [Parti du Peuple autrichien, conservateur], l’Autriche et lui-même dans la pire des crises que l’on puisse imaginer. Voilà un siècle, [l’écrivain autrichien] Karl Kraus écrivait qu’en Autriche les déboires rendent bête. Il s’est toujours trouvé des gens pour chercher à banaliser le FPÖ malgré tout son passif, et on ne les rencontrait pas seulement dans les rangs de l’ÖVP. Il y aura toujours des gens comme ça, une sorte d’Autrichiens qui ne voient rien de mal à la xénophobie, à l’agressivité, aux attitudes antidémocratiques et à la nostalgie d’un régime autoritaire

Les nouvelles élections signent l’échec du projet qui était avant tout celui de Sebastian Kurz.

Mais on peut penser que va tout de même s’enclencher un processus de dégrisement : face à l’ivresse du pouvoir qui habite Heinz-Christian Strache dans cette vidéo [tournée à son insu en juillet 2017 à Ibiza], plus personne ne peut croire qu’il soit possible de laisser à cet individu et à ce parti [le FPÖ] la direction des forces armées (police, armée et services secrets). Strache fantasme sur un paysage médiatique “comme chez Orbán”, rêve de soumettre la Krone [Kronen Zeitung, le premier quotidien du pays], de privatiser l’ORF [audiovisuel public], de faire le ménage parmi ses

Le vice-chancelier Strache a reconnu avoir fait le coq devant la jolie Russe.

ennemis – les journalistes critiques –, de confi er des chantiers publics (à prix fort) à l’oligarque russe, de privatiser l’eau dans le dos des Autrichiens. Et il affirme avoir monté un mécanisme de fi nancement occulte du parti. Entre des remarques vulgaires [adressées à son ami politique Johann Gudenus, également présent à Ibiza] sur la prétendue nièce de l’oligarque, le vice-chancelier de la République se vautre dans l’ivresse du pouvoir. À la mention de la société [autrichienne] d’armement Glock, Gudenus, son homme de confi ance qui a organisé la rencontre avec ses contacts russes, fait le geste d’abattre quelqu’un au pistolet. Quand on fait alliance avec le FPÖ, on se retrouve avec sur les bras une masse d’“incidents”, de “poèmes” [assimilant les migrants à des rats], des accointances avec l’extrême droite, un vice-chancelier qui en reprend le vocabulaire (“le grand remplacement”), et ainsi de suite. On se retrouve avec un vice-chancelier [Strache] et un président de groupe parlementaire [Gudenus] qui se font piéger par la fausse nièce d’un oligarque russe et qui parlent de brader la République, pendant sept heures d’affilée lors d’une soirée bien arrosée de Red Bull et de vodka.

Reste à savoir qui a tendu ce piège à Strache et Gudenus, qui a loué la villa à Ibiza, l’a truff ée de caméras et a engagé celle qui allait jouer la “nièce de l’oligarque russe” ainsi qu’un homme parlant russe et anglais. Une telle mise en scène est forcément l’œuvre de professionnels. C’est pourquoi il ne faut rien exclure. En annonçant sa démission, samedi [18 mai], Strache a reconnu qu’il avait fait preuve d’une bêtise confondante, qu’il était éméché et qu’il avait colporté des rumeurs sur le compte de Sebastian Kurz pour faire le coq devant la jolie Russe. On ne le contredira pas. C’est le genre d’attitude lamentable qu’on ne voit que chez nous. Et c’est d’autant plus stupide que la Krone est désormais l’ennemi du FPÖ, alors qu’elle l’avait souvent soutenu sans réserve. Voilà à quoi ont mené les lubies de mainmise sur le journal qu’avait Strache. Cela étant, le protagoniste se nomme désormais Sebastian Kurz. Dans son allocution sur la tenue de nouvelles élections [le 18 mai], il avait, comme à son habitude, l’air calme et maître de lui. Ce qui est une performance au vu du fi asco qu’il vient de vivre. Il fera sans doute une bonne campagne [pour les législatives anticipées qui se tiendront en septembre]. Reste que le doute subsiste : Sebastian Kurz a-t-il l’étoffe d’un homme d’État ? —

Hans Rauscher Der Standard