Nathalie Loiseau, incarnation de l’élite technocratique en France

Emmanuel Macron, qui n’a pourtant pas d’enfant, possède un don pour choisir les noms. “Renaissance”, tel est celui de la liste de son parti aux Européennes. La renaissance de l’Europe. Dans le clip électoral de La République en Marche (LaREM), il explique, dramatique, à quel point l’heure est grave pour l’Union, sur un fond d’images apocalyptiques de guerres nouvelles et anciennes, du Brexit et de la chute du Mur, de masses de plastique dans l’océan et de bateaux débordant de réfugiés.

“Regardez notre époque, regardez-la en face et vous verrez que vous n’avez pas le choix”, martèle le président français. “Vous n’avez qu’un choix simple, celui de choisir de laisser un peu plus de place à chaque élection à ceux qui détestent l’Europe.” Suivent les visages de Marine Le Pen, Matteo Salvini et Steve Bannon, l’ex-stratège de Donald Trump dont le but avoué est de s’immiscer dans les élections européennes et de faire définitivement exploser l’Europe.

Le message du clip est clair : les Français qui veulent stopper l’avancée du nationalisme en Europe n’ont d’autre choix que de voter pour la République en Marche. Pour la Renaissance. Dont la liste sera menée par Nathalie Loiseau, l’ex-ministre des Affaires européennes de Macron. Sur le plan technique, rares sont ceux qui lui arrivent à la cheville. Sur le plan de la personnalité, c’est autre chose. Ce choix suscite d’ailleurs de vives critiques dans le cercle présidentiel. La question que beaucoup se posent : Macron espère-t-il vraiment sauver l’Europe avec cette technocrate ?

L’incarnation de l’élite technocratique

Loiseau fait partie de l’élite contre laquelle les “gilets jaunes” descendent dans la rue. C’est une Formule 1 à la carrière fulgurante : à quatre ans, elle sait lire ; à 16, elle décroche son bac avec mention ; à 19, elle finit Sciences Po ; à 21 ans, elle réussit le concours des Affaires étrangères en étant la plus jeune de sa promo. Entre-temps, elle a appris le chinois et résumé ses ambitions : “Je veux tout.”

Après une carrière diplomatique qui l’a menée au Maroc, en Indonésie et aux États-Unis – sur les cinq continents, comme elle aime à le souligner –, Nathalie Loiseau a dirigé pendant plusieurs années l’ENA, l’école d’administration élitiste qui forme les présidents français, où elle est parvenue à nettement accroître la proportion de femmes. Cette mère de quatre garçons est une pionnière de la lutte pour les droits des femmes. Dans son livre Choisissez tout, elle dénonce ouvertement les bâtons dans les roues qu’on lui a mis au ministère des Affaires étrangères. Ce manifeste féministe lance un appel à toutes les femmes : choisissez les deux, les enfants et la carrière.

Nonobstant son parcours éclatant, Loiseau est une figure terriblement morne, incapable de susciter l’enthousiasme des foules. Pire, son attitude passe pour arrogante et elle incarne ce monde dont Macron a promis la fin il y a deux ans : l’élite technocratique qui vit hors de la réalité et n’a pas la moindre idée des réels problèmes de la population.

Aller au feu

Il est bien possible que l’arrogance de Nathalie Loiseau ne soit qu’un masque derrière lequel elle se protège. Elle raconte dans son livre que c’est comme si elle avait passé son enfance dans un placard à balais : alors qu’elle était brillante élève, dans le milieu bourgeois catholique d’où elle venait, seul son frère comptait. Elle dit avoir dû se battre pour tout. Elle n’est pas une “héritière”, feule-t-elle à Marine Le Pen lors du premier grand duel télévisé entre les deux femmes, où elle reproche à son adversaire d’avoir hérité du parti de son père.

Aucun ministre de Macron n’aurait osé se risquer dans cette émission avec Le Pen, sauf Nathalie Loiseau, qui aime aller au feu, comme elle le souligne à l’envi. Finalement, elle s’est servie de cette émission comme d’une tribune pour annoncer qu’elle serait tête de liste de LaREM aux Européennes. Totalement spontanément, paraît-il. Le Pen a éclaté de rire et avec elle une grande partie du 1,5 million de téléspectateurs – dont la majorité a jugé que sa prestation était un flop.

De profondes réformes pour l’UE

Son baptême du feu, Nathalie Loiseau l’a passé fin mars quand, devant quelque trois milliers de partisans, elle a donné le coup d’envoi de la campagne. Les grandes lignes [de son programme] sont clairement tracées : Loiseau s’en tiendra scrupuleusement aux points exposés par Macron dans la tribune qu’il a publiée dans Die Welt et d’autres grands journaux européens. “N’attendez pas une meilleure Europe, changez-la”, clame le slogan de la campagne. Devant ses quatre fils, qui étaient présents, Nathalie Loiseau a déclaré n’être entrée en politique que pour eux, “pour leur transmettre une France plus forte, une Europe plus unie, une planète préservée.”

Rétrospectivement, il n’est pas si étonnant que Macron ait mis tant de temps à choisir sa tête de liste. Primo, les étoiles ne se bousculaient pas au portillon. Deuzio, beaucoup de choses sont en jeu pour lui dans ce scrutin : comme nul autre chef d’État d’Europe, Macron a fait des élections européennes une affaire personnelle. À présent, le temps est venu de revoir ses ambitions en fonction des résultats qu’il a obtenus.

Le principal point de sa campagne présidentielle était la modernisation de l’UE. Lors de son discours en Sorbonne de l’automne 2017 et, plus récemment, dans sa lettre à l’Europe, il appelle en effet à de profondes réformes de l’UE. Pour l’heure, en vain. Même les différences entre la France et l’Allemagne semblent plus importantes que jamais – et ce malgré les grands témoignages d’amitié et la modernisation du traité de l’Élysée en février à Aix-la-Chapelle. Même son projet d’élargir le mouvement LaREM à toute l’Europe à l’occasion du scrutin européen a fait long feu.

Macron et Le Pen au coude-à-coude

Pour le président français, ce rendez-vous électoral est avant tout un nouveau match contre Marine Le Pen, qu’il ne peut perdre à aucun prix. Car s’il est la véritable tête de liste de LaREM, la cheffe du Rassemblement national est aussi la vraie tête de liste de son parti. Si elle ne se présente pas personnellement, c’est uniquement parce qu’elle devrait renoncer à son poste de députée à l’Assemblée nationale. Elle a de ce fait cédé la place à Jordan Bardella, un jeune homme de 23 ans inexpérimenté et malléable à loisir.

Si l’on doit encore en croire les sondages, les deux partis seront au coude-à-coude. [Mi avril], la République en Marche [était] crédité de 23 % des voix, soit deux points de pourcentage de plus que le Rassemblement national. Macron, dont la stratégie controversée consiste à présenter ce scrutin comme un duel entre nationalistes et progressistes, semble donc avoir vu juste.

Sanctionner la majorité

Reste que par le passé, les Français ont presque sans exception sanctionné le parti présidentiel aux élections européennes. Cette fois, plus que jamais, le vote pourrait se transformer en véritable référendum pour ou contre le président.

Ce sont des élections qui vont soit confirmer Emmanuel Macron, soit le disqualifier”, analyse Laurent Bigorgne, directeur de l’Institut Montaigne, un groupe de réflexion libéral hexagonal, dans un entretien à Die Welt.

Quelle que soit l’issue, Bigorgne pense que l’abstentionnisme chronique des Français sera cette fois-ci un peu moins dramatique. À 43,5 % aux dernières européennes, la participation des Français était légèrement inférieure à celle de leurs voisins allemands.

Un fact-checking aux États-Unis

Une chose est sûre, la tête de liste de LaREM n’a pas les qualités d’un grand tribun. Mais Nathalie Loiseau a déjà plusieurs fois fait montre d’un sens certain du marketing politique. Quand le ‘French bashing’ battait son plein pendant la guerre en Irak, alors que les restaurants américains avaient banni les French fries de leurs menus en signe de protestation contre les Français, Nathalie Loiseau, à l’époque cheffe du service de presse de l’ambassade de France à Washington, avait demandé à l’ambassadeur de publier une lettre pour dénoncer la campagne de désinformation américaine. Cette offensive inattendue publiée dans le Washington Post est entrée dans les annales de la diplomatie française comme la première attaque ouverte contre une campagne de fake news.

Il y a quelques semaines, Loiseau a réussi un bien meilleur coup encore en prétendant avoir baptisé son chat “Brexit”. Elle a raconté sur son compte Facebook que son chat la réveillait la nuit et miaulait à la mort parce qu’il voulait qu’on le laisse sortir. “Dès que je lui ouvre la porte, il reste planté au milieu, indécis, et il me jette un regard noir quand je le mets dehors”, écrit-elle.

Après que l’histoire a fait le tour de la toile et alors que la presse britannique ne s’en remettait pas, Nathalie Loiseau a admis que ce n’était qu’une plaisanterie. Brexit n’existe pas. Loiseau n’a pas de chat.