La caste au pouvoir

A la nouvelle Assemblée nationale. Celle-ci penche très nettement du côté des cadres et des professions intellectuelles supérieures, qui représentent 76 % des députés alors que cette catégorie socioprofessionnelle ne concerne, en 2017, que 18 % de la population active, selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee).

Sans surprise, à l’autre bout de l’échelle sociale, c’est l’inverse. Les 20,8 % d’ouvriers de la société française ne se retrouvent que 0,2 %dans l’Hémicycle. Même constat pour les employés, avec respectivement 27,2 % dans la population active et 4,58 % des députés, et pour les professions intermédiaires : 25,7 % des actifs et 6,3 % à l’Assemblée (1 ).

En 2017, M. Macron s’est d’emblée entouré d’un premier « gouvernement de riches », avec quinze ministres ou secrétaires d’État millionnaires sur trente-deux (2).

Entre le résultat de M. Emmanuel Macron au premier tour de l’élection présidentielle, le 23 avril 2017, et le score de La République en marche (LRM) au premier tour des élections législatives, le 11 juin suivant, il y eut une érosion de plus de deux millions de voix.

Le raz de marée initialement promis fut d’autant moins au rendez-vous que l’abstention, elle, a battu des records au second tour des législatives : plus de vingt millions d’électeurs, soit plus de la moitié des inscrits, ont préféré ce jour-là aller à la pêche. LRM a ainsi réussi la prouesse d’obtenir, avec à peine 7826432 voix, 308 sièges à l’Assemblée — soit une majorité absolue permettant à M. Macron de faire entériner son programme néolibéral.

Muriel Pénicaud. Ministre du travail, a déclaré le patrimoine le plus élevé, avec plus de 7,5 millions d’euros. Elle est propriétaire d’une maison dans les Hauts    de    Seine, estimée à 1,3 million d’euros, et d’une résidence secondaire de 340000 euros dans la Somme. Mais, comme il est d’usage dans les grandes fortunes, la plus grosse partie de son patri­moine, 5,9 millions d’euros, est constituée de valeurs mobilières : actions, obliga­tions, contrats d’assurance    vie… Gageons que celle qui, après Mme Myriam El Khomri, a détricoté le droit du travail en défaveur des salariés a apprécié la sup­pression de l’impôt de solidarité sur la for­tune sur ce type de patrimoine — une des toutes premières mesures de M. Macron, dont le coût, rappelons-le, est estimé à 4,6 milliards d’euros par an pour les finances publiques.

 

Ministre de la transition écologique et solidaire, M. Nicolas Hulot occupait la deuxième place de ce palmarès, avec un patrimoine de 7,2 millions d’euros, com­posé d’une maison de trois cents mètres carrés en Corse, évaluée à 1 million d’euros et de plusieurs biens immobiliers en Savoie et dans les Côtes    d’Armor, pour une valeur de 1,9 million d’euros. Les valeurs mobilières représentent 1,2 million, et la société Éole qui encaisse ses bénéfices.Bien que la loi prévoie un contrôle des prix et de la qualité des stages, le postulat d’une plus grande efficacité du privé laisse craindre une détérioration des conditions de formation. L’exemple des individual learning accounts ( comptes d’apprentissage individuels) introduits au début des années 2000 au Royaume -Uni, qui s’appuyaient sur la même logique, est de ce point de vue éclairant. Les résultats des évaluations ont conduit le gouvernement britannique à l’abandonner : elles relevaient le caractère trop ouvertement sélectif de ce dispositif, qui excluait les plus pauvres et nuisait au besoin général de qualification de la main    d’œuvre (10).

Enfin, afin de répondre aux seuls besoins immédiats de l’entreprise, la loi Pénicaud remplace l’ancien plan de formation par un plan de développement des compétences. Elle se concentre sur les actions correspondant à une adaptation étroite des salariés à leur poste de travail et abandonne de fait l’objectif global d’amélioration de leur qualification, reconnue dans les grilles salariales, en privilégiant l’élévation des compétences, une notion floue fondée sur les savoir-faire et « savoir -être ». Les employeurs pourront privilégier l’apprentissage en entreprise ou à distance, au détriment des stages en centre de formation dont les contenus pédagogiques permettent des approches plus diverses et de ce qui subsistait des principes émancipateurs de l’éducation permanente. Les organisations syndicales seront désormais dans la quasi    impossibilité de contrôler le contenu des actions inscrites dans le cadre du plan financé par l’employeur.

Pour asseoir toutes ces mesures, le gouvernement transforme les modalités de financement de la formation. Venaient ensuite M. Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement (1,34 million d’euros), Mme Sophie Cluzel, secrétaire d’État chargée des personnes handicapées (1,33 million d’euros), M. Mounir Mahjoubi, secrétaire d’État chargé du numé­rique (1,26 million d’euros), Mme Jacqueline Gourpult, ministre auprès du ministre de l’intérieur (1,27 million d’euros), Mme Élisabeth Borne, ministre chargée des transports (1,22 million d’euros), M. Jacques Mézard, ministre de la cohésion des territoires (1,14 milion d’euros), et enfin M. Jean- Baptiste Lemoyne, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères (1 million d’euros).

L’appartenance de classe ne se définit pas par la seule richesse économique. Outre les biens, il y a les liens. Les femmes et les hommes qui disposent aujourd’hui du pouvoir politique, bien loin de l’ancienne figure des (< serviteurs de l’État », entretiennent des relations étroites avec une myriade d’intérêts privés dont ils sont trop souvent les obligés.

Avant de devenir premier ministre, M. Philippe a été, de 2007 à 2010, directeur des affaires publiques — autrement dit, responsable du lobbying — du géant du nucléaire Areva. M. Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, a exercé des fonctions de lobbyiste chez Unibail-Rodamco. La secrétaire d’État à la transition écologique, Mme Brune Poirson, est une ancienne haute responsable de Veolia. Mme  Pénicaud, ministre du travail, exerçait auparavant les fonctions de directrice des ressources humaines chez Danone. Quant à son directeur de cabinet chargé du social, M. Antoine Foucher, il officiait auparavant comme directeur général adjoint du Mouvement des entreprises de France (Medef).

De proches conseillers de M. Macron sont également issus du monde de l’entreprise et du secteur privé. M. Cédric O conseiller aux participations publiques, exerçait auparavant au service du groupe aéronautique Safran ; Mme  Claudia Ferrazzi, la conseillère culture. a commencé sa carrière chez Capgemini et au Boston Consulting Group. La conseillère agricul­ture, Mme Audrey Bourolleau, a exercé au service d’un important organisme d’influence du monde viticole, Vin et Société. Sur 298 collaborateurs ministériels, 43 ont travaillé à un moment de leur carrière dans le lobbying (3).

Entre fonction publique et management privé, les interconnexions de ce personnel technocratique sont tellement denses que les conflits d’intérêts sont la règle plutôt que l’exception. Lorsqu’ils deviennent trop flagrants. De petits scandales éclatent dans la presse, mais l’arbre cache la forêt. Lors de son entrée au gouvernement, Mme Buzyn a ainsi dû renoncer à la tutelle de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) parce que celui-ci était dirigé par son mari, M. Yves Lévy. De même, après le 10 juillet 2018, Mme Nyssen, copropriétaire de la maison d’édition Actes Sud, créée par son père et qu’elle a longtemps dirigée, fut sommée de ne plus s’occuper du secteur du livre, et ce à la demande de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique.

Surdiplômé  de l’École nationale d’administration (ENA), de l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (Essec) et de Sciences Po , fils d’un ancien haut fonctionnaire européen, M. Alexis Kohler occupe la fonction de secrétaire général de l’Élysée.Il a fait l’objet d’une plainte, le premier  juin 2018, auprès du parquet national financier pour prise illégale d’intérêts et trafic d’influence de la part de l’association de lutte contre la corruption Anticor, animée par l’avocat William Bourdon.

En mai 2018, Mediapart a révélé les liens qui unissent par sa mère M. Kohler à la famille italienne Aponte, propriétaire de la Mediterranean Shipping Company (MSC), numéro deux mondial du trans­port de marchandises par navires porte-conteneurs. Cette entreprise est l’un des clients les plus importants des chantiers navals de Saint    Nazaire et du port du Havre. Or M. Kahler, qui avait la res­ponsabilité des transports en 2010 à l’Agence des participations de l’État (APE), siégeait à ce titre au conseil de sur­veillance du port du Havre (en même temps que M. Philippe, alors maire de la ville). Sans faire état de ses liens familiaux avec l’armateur, il a pu influer sur des décisions qui en impactaient les intérêts.Devenu par la suite directeur adjoint du cabinet du ministre de l’économie et des finances — sous M. Pierre Moscovici, de 2012 à 2014, puis sous M. Macron, d’août 2014 à août 2016 —, M. Kohler a occupé un poste    clé à Bercy alors même que l’avenir des chantiers navals de Saint  Nazaire et du port du Havre y était régulièrement discuté. Cela ne l’empêcha pas de rejoindre en septembre 2016 le siège social de MSC à Genève, en tant que directeur financier de ce groupe italien de droit suisse, dont le chiffre d’affaires dépasse 20 milliards d’euros. Dans le même temps, il s’impliquait activement dans la campagne de M. Macron.

L’écheveau est complexe et illustre bien l’étroite intrication des liens multidirectionnels que tisse le pouvoir oligarchique. Les multiples casquettes du personnage font qu’il est à la fois ancien haut fonctionnaire de Bercy, ancien directeur financier d’un groupe familial qui a des intérêts dans les chantiers navals et l’un des plus proches collaborateurs du président de la République. Dans ces conditions, le parquet national financier va t-il donner une suite judiciaire à la plainte déposée par Anticor ? On ne peut, en tout cas pour l’instant, que regretter l’exclusion des hauts fonctionnaires de la loi de moralisation de la vie politique votée en 2017.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot – Le monde diplomatique