Alexandre Benalla voyage avec un passeport diplomatique

Alors que l’Élysée a assuré ces derniers jours qu’il n’était pas « un émissaire officiel ou officieux » de la République, Alexandre Benalla voyage depuis plusieurs mois avec un passeport diplomatique, selon des informations obtenues par Mediapart. Le précieux document, utilisé ces dernières semaines pour entrer dans différents pays africains ainsi qu’en Israël, et qui porte la référence 17CD09254, a été délivré le 24 mai 2018.

est un sésame très convoité qui pourrait causer le plus grand des torts à la présidence de la République ; il confirme aussi que le dossier Benalla est bel et bien une affaire d’État. Alors que l’Élysée a assuré ces derniers jours qu’il n’était pas « un émissaire officiel ou officieux » de la République, Alexandre Benalla, l’ancien adjoint au chef de cabinet d’Emmanuel Macron mis en cause par la justice pour « violences volontaires » et dont les fréquentations à l’étranger suscitent de nombreuses interrogations, voyage depuis plusieurs mois avec un passeport diplomatique, selon des informations obtenues par Mediapart.

Le précieux passeport, utilisé ces dernières semaines pour entrer dans différents pays africains ainsi qu’en Israël, d’après des sources sécuritaires, a été délivré le 24 mai 2018, soit trois semaines après les événements du 1er Mai qui valent à l’ancien collaborateur du chef de l’État plusieurs mises en cause judiciaires — notamment d’avoir violenté, déguisé en policier, des manifestants opposés à la politique d’Emmanuel Macron.

Le passeport, qui porte la référence 17CD09254, est valide jusqu’au 19 septembre 2022. Sur l’une des pages du document, on peut lire une phrase usuelle des passeports diplomatiques : « Nous, ministre des affaires étrangères, requérons les autorités civiles et militaires de la République française et prions les autorités des pays amis et alliés de laisser passer librement le titulaire du présent passeport et de lui donner aide et protection. »

Emmanuel Macron avec Alexandre Benalla, alors en fonction à l’Elysée. © Photo d’archives/REUTERS/Philippe Wojazer

Le passeport diplomatique permet d’éviter les contrôles et de bénéficier des protections prévues par la convention de Vienne de 1961 sur les relations diplomatiques. Il existe également un passeport dit « de service » qui n’offre pas les mêmes protections, confirmant simplement que son porteur est en mission officielle.

Ce document est réservé aux diplomates de carrière et, par extension, à certains membres de cabinet dont les fonctions ont une dimension diplomatique même s’ils ne sont pas diplomates professionnels ou parce qu’ils ont certaines missions particulières, relevant du domaine réservé de l’État.

Pourquoi Alexandre Benalla n’a-t-il pas été obligé par l’Élysée de rendre son passeport diplomatique après avoir été officiellement licencié en juillet dernier à cause des violences dont il est accusé par la justice ?

Contactés, la présidence de la République et le Quai d’Orsay n’avaient pas donné suite à nos questions à l’heure de la publication de cet article (voir la Boîte noire). Également sollicité, Alexandre Benalla n’a pas répondu.

La question se pose également de l’obtention même d’un passeport diplomatique par Alexandre Benalla du temps où il travaillait à l’Élysée. Un adjoint au chef de cabinet n’a pas de fonctions diplomatiques et l’argument des voyages avec le président de la République paraît fragile. « Quand vous voyagez officiellement avec le président, vous n’avez même pas besoin de passeport diplomatique. On vérifie juste que vous êtes sur la liste de la délégation et vous échappez aux contrôles à l’arrivée », résume un ancien membre des cabinets ministériels.

« La délivrance de passeports diplomatiques est automatique pour l’ensemble du personnel qui peut être amené à se déplacer avec le président de la République », avait pourtant défendu M. Benalla, le 19 septembre, devant la commission d’enquête sénatoriale. L’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron avait ajouté, sous serment : « Le renouvellement de passeport du 24 mai 2018 est une procédure administrative classique. Les titres dont il s’agit sont restés dans le bureau que j’occupais à l’Élysée. »

Au mois d’août, Le Parisien s’était déjà interrogé sur les conditions d’obtention de ce sésame. Alexandre Benalla « aurait obtenu un passeport diplomatique le 24 mai dernier, soit… trois semaines après sa mise à pied », écrivait le journal, citant un article de Valeurs actuelles. À l’époque, « ni l’Élysée, ni le ministère des Affaires étrangères, n’avaient souhaité commenter… Silence radio au Château », ajoutait Le Parisien.

Depuis qu’il a dû quitter l’Élysée, Alexandre Benalla a multiplié les visites à l’étranger auprès de personnes dans le viseur de la justice anti-corruption, comme l’intermédiaire sarkozyste Alexandre Djouhri à Londres, ou de représentants d’autocrates dans certains pays africains, par exemple au Tchad le 12 décembre.

Ce dernier déplacement au Tchad, pays dirigé d’une main de fer depuis bientôt trente ans par Idriss Déby avec l’appui de la France, a été révélé par La Lettre du Continent et confirmé par Le Monde, les deux médias évoquant une rencontre de Benalla avec le frère du président tchadien, Oumar Déby, à la tête de la Direction générale de la réserve stratégique (DGRS).

Cette visite de Benalla au Tchad a obligé Emmanuel Macron, qui s’est rendu dans le même pays dix jours plus tard, à évoquer le sujet avec son homologue Idriss Déby. « Emmanuel Macron a tenu à faire savoir samedi à Idriss Déby que cette personne n’était en aucun cas un intermédiaire officieux ou officiel », a expliqué l’Élysée, ajoutant que la présidence n’entretenait « plus aucun contact » avec l’intéressé.

Dans une lettre datée du 22 décembre et révélée par Le Monde, le directeur de cabinet d’Emmanuel Macron, Patrick Strzoda, a demandé à Alexandre Benalla de lui « donner toutes informations pertinentes » sur « d’éventuelles missions personnelles et privées »qu’il aurait « exercées ou poursuivies comme consultant ».

« Nous ne pourrions laisser sans réaction l’existence de relations d’affaires en France ou à l’étranger avec des intérêts privés, tout à fait incompatibles avec vos fonctions (…) et que vous n’avez jamais révélées. S’agissant de vos activités personnelles actuelles, nous vous demandons de veiller qu’elles soient conduites dans le strict respect des obligations de secret et des devoirs déontologiques liés à l’exercice de vos fonctions passées au sein du cabinet, poursuit-il. Bien entendu, nous vous interdisons de vous prévaloir d’une quelconque recommandation ou appui tacite de la présidence », a également écrit Patrick Strzoda.

Dans un communiqué à la tonalité inédite vis-à-vis de ses anciens employeurs, Alexandre Benalla a affirmé ne « pas accepter de tels propos prononcés par certaines personnes de l’entourage du président de la République ». « Je suis allé au Tchad, accompagnant une délégation économique étrangère dans le cadre d’investissements », a tenu à préciser l’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron et de Brigitte Macron, auprès desquels il avait trouvé une place de garde-du-corps privilégié ces deux dernières années. Alexandre Benalla revendique aujourd’hui un statut de consultant privé.

Son voyage au Tchad a été supervisé par l’homme d’affaires franco-israélien Philippe Hababou Solomon, qui a refusé de répondre aux questions de Mediapart, et effectué pour le compte de sociétés turques et qataries.

 

BOITE NOIRE 

Nous avons sollicité ce jeudi la présidence de la République et le ministère des affaires étrangères pour comprendre dans quelles conditions M. Alexandre Benalla avait pu conserver son passeport diplomatique.

L’Élysée et le Quai d’Orsay n’ont pas retourné nos questions à l’heure de la publication de cet article. Nous compléterons avec leurs réponses si elles nous parviennent ultérieurement.

Alexandre Benalla n’a pas répondu à nos demandes d’explication.

Nous avons actualisé notre article à 15h pour ajouter cette déclaration de l’ancien collaborateur d’Emmanuel Macron, devant la commission d’enquête du Sénat, en septembre : « Le renouvellement de passeport du 24 mai 2018 est une procédure administrative classique. Les titres dont il s’agit sont restés dans le bureau que j’occupais à l’Élysée. »

 ET  – mediapart.fr