La nouvelle direction communiste acte la rupture avec les Insoumis

Il n’en a jamais fait mystère : le nouveau secrétaire national du PCF, Fabien Roussel, n’avait jamais été un grand fan du Front de gauche. Il avait même voté « contre » à sa création. Dix ans, presque jour pour jour, après la naissance de la coalition antilibérale (entre le PCF le Parti de gauche, Ensemble! et la Gauche unitaire), le 38e congrès du PCF, qui s’est tenu, du 23 au 25 novembre, à Ivry-sur-Seine (94), a acté la fin de l’alliance historique entre le parti communiste et Jean-Luc Mélenchon. Si l’on continuait à voir, sur le chemin menant au gymnase où avait lieu le raout, les affiches « PCF-Front de gauche », elles seront bientôt remplacées par le nouveau logo présenté ce week-end : une étoile sur fond rouge, dont le sommet dessine une petite feuille – la touche écolo.

Avec l’élection, par près de 8 militants sur 10, du député du Nord Fabien Roussel, à la tête de la place du Colonel-Fabien, le PCF tourne la page de la dernière décennie : si le Front de gauche avait déjà éclaté, dans les faits, après la présidentielle de 2012, les communistes ont fini d’en solder « l’esprit » ce week-end. À la tribune, le nouveau patron a promis un parti « plus fort »« plus combatif »« plus influent », loin de l’effacement qu’il avait connu dans ses rassemblements passés. L’un des hommes forts de la nouvelle direction, Igor Zamichiei, a quant à lui acté la fin du « partenaire privilégié a priori ». Ainsi, c’est l’idée même du rassemblement des forces antilibérales et de l’union de « la gauche du non » au projet de Traité constitutionnel européen qui a été rayée d’un trait de plume à Ivry.

En entérinant le retour à un parti autonome et en nouant des alliances à géométrie variable, notamment avec le PS, le PCF s’éloigne encore un peu plus de La France insoumise (FI). Un cap qui inquiète une partie de sa base, certes minoritaire, qui reste persuadée que la clef de l’avenir de la gauche française ne pourra se faire sans les Insoumis. « On est à un moment politique très inquiétant : Macron va finir avec du goudron et des plumes, l’extrême droite peut arriver au pouvoir, la gauche est en miettes et on se trompe de chemin », lâchait, dimanche matin, le député Stéphane Peu, qui avait porté, avec la députée Elsa Faucillon et l’historien Frédérick Genevée, le texte du « Printemps du communiste » prônant un rapprochement avec la FI (qui a rassemblé moins de 12 % des suffrages, lors du vote sur les textes, le 6 octobre).

Durant trois jours, les quelque 700 délégués communistes présents à Ivry ont voté, sur des boitiers électroniques, chaque paragraphe de leur « base commune ». Samedi, en fin de matinée, un épineux passage du texte d’orientation, sur les partenaires potentiels, était soumis au vote. Sur le papier, le PS y est décrit comme un parti « paralysé » dans le social-libéralisme, mais « conserv[ant] néanmoins un enracinement dans les territoires »et capable de faire « renaître dans le futur une social-démocratie ». La FI y est dépeinte de manière moins amène : attractive électoralement, certes, mais « avan[çant] des réponses réformistes sans prendre en compte […] les questions de classes » et engagée dans « l’aventure du “populisme de gauche”, au prix d’une rupture consommée avec les traditions de la gauche et du mouvement ouvrier ».

Sous les hauts plafonds du gymnase, l’atmosphère se tend, imperceptiblement. Une passe d’armes à fleurets mouchetés a lieu à la tribune. Avec d’un côté, Christian Picquet, membre du comité exécutif national, qui affirme que le PS peut vivre un scénario à la Corbyn et, de l’autre, Elsa Faucillon qui, fébrile, tente de faire passer l’idée que le texte est trop conciliant avec le parti qui a porté François Hollande au pouvoir : « Le PS est un vecteur puissant du libéralisme », rappelle-t-elle. En vain : le texte est adopté à 77 % des votants.

Dans la salle, Bruno Bonin, le secrétaire départemental PCF des Deux-Sèvres, qui est aussi un « communiste insoumis » (il a la double appartenance, la FI étant un mouvement et non un parti), fait la grimace. Dans son département, les relations sont excellentes entre la FI et le PCF. Il craint que la nouvelle orientation communiste ne vienne mettre un terme à cette bonne entente. « La nouvelle direction a fait jouer la corde identitaire pour gagner en interne, mais, en réalité, on retourne à une stratégie d’alliances à géométrie variable en vue des municipales : certes, les alliances avec le PS vont nous permettre de garder quelques fiefs. Mais à privilégier les victoires locales, on va perdre en force et en clarté sur le plan national », souffle-t-il. L’air circonspect, il sort son portable et montre la photo d’un tract d’une réunion publique, début novembre, à Villemomble, où, sous le slogan « La gauche rassemblée », apparaissent les visages d’Olivier Faure, le premier secrétaire du PS, et de Fabien Gay, sénateur communiste.

Ce même samedi, dans la même salle, d’autres sont aux anges : les socialistes, venus en nombre à Ivry, sont sagement assis sur le banc des invités. On aperçoit Corinne Narassiguin, Luc Carvounas, Rachid Temal, Fabien Troussel et Olivier Faure, seul chef de parti à s’être déplacé en personne au congrès. Il ne cache pas qu’il s’entend bien avec Pierre Laurent comme avec Fabien Roussel, avec qui il a eu des « échanges bilatéraux »« Les relations avec la FI sont compliquées. Avec nous, c’est plus simple, et nous sommes encore forts dans les villes, contrairement à la FI, qui n’est pas implantée », dit-il, visiblement ravi de retrouver ses anciens alliés. Un membre de la délégation socialiste glisse : « On revient à une relation classique entre le PCF et le PS, ça fait du bien. »

« Ça va être rock’n’roll »

La bonne humeur est aussi de mise pour Ian Brossat. L’adjoint au logement d’Anne Hidalgo à Paris a été confirmé, ce week-end, comme « tête de liste » aux européennes pour les communistes : « Franchement, on s’attendait à un congrès à feu et à sang et là, je n’ai jamais vu un congrès aussi apaisé. » Certes, la majorité des communistes a appelé de ses vœux un changement de tête pour diriger le parti. Mais l’alliance finale entre Fabien Roussel et Pierre Laurent, le chef sortant qui a obtenu de rester dans la direction comme président du conseil national du parti, s’est faite sur les base d’un rejet massif des années « Mélenchon » – lequel, il est vrai, n’a pas été tendre avec son ancien allié du Front de gauche.

Fabien Roussel en interview, lors du congrès d'Ivry-sur-Seine. © PGFabien Roussel en interview, lors du congrès d’Ivry-sur-Seine. © PG

Reste que cela ne constitue pas pour autant une feuille de route claire pour l’avenir. Fabien Roussel a beau se féliciter que les communistes sortent de ce congrès « soudés »« unis »« rassemblés », un malaise couve. Des figures du parti, comme les députés Sébastien Jumel et Marie-George Buffet, ne sont pas venus à Ivry. Stéphane Peu, Elsa Faucillon et Frédérick Genevée sont venus à reculons. Comme un signe qu’ils se mettaient en retrait de la vie du parti, ces deux derniers ont d’ailleurs refusé de prendre des responsabilités au sein du conseil national, ce qui chagrine certains membres de la nouvelle direction. « Entre les députés André Chassaigne [le patron du groupe communiste, signataire du texte arrivé en tête au congrès – ndlr] et Fabien Roussel d’un côté, et Elsa Faucillon, Stéphane Peu et Sébastien Jumel de l’autre, ça risque d’être rock’n’roll dans le groupe parlementaire », entend-on ironiser à la buvette.

Et puis, il y a les débats compliqués, comme le nucléaire par exemple, qui divise jusque dans la majorité. Celui des européennes aussi, où il est de plus en plus probable que les communistes partiront seuls, quitte à prendre le risque de rester sous les 3 % – barre sous laquelle les frais de campagne ne sont pas remboursés. Isabelle Lorant, membre de l’exécutif national sortant, s’inquiète : « Si on veut que les idées de gauche gagnent, il faudra bien que tout le monde se mette autour de la table sans préalable sur la tête de liste aux européennes. Il ne faudrait pas qu’un esprit de repli prenne le dessus sur l’intérêt général, mais, au contraire, que Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon, le PCF et les écolos arrivent à se mettre autour d’une table : c’est la seule manière de retrouver l’espoir et de gagner contre le FN. »

L’historien du PCF Roger Martelli, qui codirige la revue Regards, est venu passer une tête au congrès. Lui aussi ne cache pas son « angoisse » pour l’avenir de la démocratie et de la gauche française, dont il n’exclut pas qu’il pourrait ressembler à « la situation italienne » « Le PCF fait le pari qu’il va regagner en visibilité et qu’ainsi, il va peser davantage. Mais il me semble qu’à trop vouloir relancer la structure partisane, on risque de louper le coche de la recomposition. Il aurait mieux valu qu’il table sur une agrégation des forces politiques, syndicales et associatives. » Un proche d’Elsa Faucillon embraye : « On peut reprocher ce qu’on veut à Mélenchon, qui est à la fois un problème et une solution pour la gauche, mais le fait est que c’est le seul qui a du poids auprès des classes populaires. Nous voulons être le parti des masses, alors on ne peut pas se permettre de contourner la FI si on veut retrouver le chemin du pouvoir. On ferait une erreur historique. »

Le député du Nord, Fabien Roussel, nouveau "patron" des communistes. © Reuters.
Le député du Nord, Fabien Roussel, nouveau “patron” des communistes. © Reuters.

La députée Clémentine Autain, seule Insoumise à être passée, vendredi, à Ivry, fait la moue : « J’ai toujours l’espoir que le fond politique finisse par l’emporter, même si, c’est vrai, les relations entre le PCF et la FI ne sont pas faciles, et c’est vrai des deux côtés. »Histoire de recréer du lien, même en dépit des logiques identitaires en vigueur à gauche, l’élue de Sevran et Elsa Faucillon entendent lancer un mouvement, fin novembre. Une sorte de think tank « dans l’action », ouvert à tous les unitaires : « On veut pousser à un front commun et je pense que c’est possible, car le Front de gauche reste quand même un bon souvenir pour les communistes. C’est là où on a connu nos dernières réussites », plaide Elsa Faucillon. À voir…

 – mediapart.fr