Wo dein Platz, Genosse, ist! Reih dich ein in die Arbeitereinheitsfront, weil du auch ein Arbeiter bist.

Sur la question des élections européennes, et sur l’Allemagne.

Il est beaucoup question, c’est naturel, des élections européennes, qui auront lieu à la fin du mois de mai de l’année prochaine. Sur le fond de notre attitude concernant l’Union Européenne et ses traités, ta position m’a toujours parue claire, depuis avant même 2012. Nos adversaires et parfois même ceux qui devraient être de loyaux partenaires font le maximum pour embrouiller les esprits en s’appuyant sur le fait que notre position n’est ni simpliste, ni naïve.

Ce n’est pas celle d’Asselineau : quoi qu’il arrive, sans attendre, on fait le Frexit, ni celle de Hamon : quoi qu’il arrive, on attend et on reste.

Ta position, telle qu’elle a été définie de manière très pédagogique par Jacques Généreux, par les dirigeants du Parti de Gauche et par toi-même, est claire et forte. Jacques Généreux dit : « Nous appliquons notre programme. Si tel article de tel traité s’y oppose, nous passons outre ». Toi-même tu dis en substance : en arrivant aux affaires, plan A, nous engageons un bras de fer avec l’UE sur tout ce qui, dans les traités, nous semble insupportable. Nous ne respectons pas les traités, nous ne nous y plions pas. Si, à partir de cette position, nous parvenons à un modus vivendi, ce sera un grand progrès pour l’Europe. Sinon, nous serons en dehors de l’UE, non pas dans une attitude de repliement sur l’hexagone, mais au contraire de rassemblement pour une Europe démocratique et sociale : plan B.

Nous n’allons pas reproduire la position qui a cours depuis trente ans : il faudraitchanger  un certain nombre de choses dans l’UE, il faudrait, mais en aucun cas la « mettre en danger ». Et il ne se passe rien, sinon que les bureaucrates de l’UE broient les peuples, comme le peuple Grec. Et nous n’allons pas non plus faire aux bureaucrates de l’UE le cadeau d’un départ « à l’anglaise ». La seconde économie d’Europe, l’une des nations à l’origine de l’UE va exiger un certain nombre de choses, comme par exemple la possibilité d’investir massivement dans une agriculture durable, et donc de s’endetter et de protéger ses productions.

Car voilà ce qu’il faut demander à Benoît Hamon, ou à Pierre Laurent, ou à Yannis Varoufakis, ou à Besancenot : vous êtes, c’est un exemple, contre l’agriculture productiviste utilisant massivement des pesticides comme le glyphosate : c’est bien ! Et l’agriculture durable permettra la création de plusieurs centaines de milliers d’emplois eux-mêmes durables. Seulement, cela ne se fera qu’au prix d’un énorme effort de formation et d’investissement, et de la prise d’une distance avec la concurrence internationale à tous crins.  Comment conciliez-vous cela avec le respect des traités européens, les contraintes budgétaires, la position de la banque centrale, l’ouverture sans limite des marchés ? Si vous dites que vous passez outre, vous êtes dans la même logique que nous. Si vous vous soumettez vous êtes dans la ligne Macron.

Nous n’allons ni rester tranquilles « en attendant », ni filer en douce ou nous « replier » sur l’hexagone ». Nous allons casser la baraque, ou en tous les cas l’ébranler de haut en bas. Qu’en résultera-t-il ? Il est impossible de le dire ! Chaque année, chaque mois, chaque jour les gouvernements changent, les forces politiques se redistribuent ! Je vais risquer une prédiction : il en résultera une situation qui n’entre dans aucun des schémas simplistes envisagés aujourd’hui !

Comme preuve du fait que notre politique n’est pas le repli national, tu as commencé à monter, pour ces élections, un groupe européen de partis sur cette politique de refus de soumission aux traités : l’alliance « Maintenant le Peuple », avec Podemos, le Bloc de Gauche portugais, et d’autres groupes, danois, finlandais, suédois.

Au moment où j’écris, il n’y a pas de force politique allemande dans cette alliance. Il y en aura, je l’espère. Nous ne manquons pas d’interlocuteurs en Allemagne. Die Linke, bien sûr, dont le fondateur, Oskar Lafontaine, était à tes côtés quand tu as fondé le Parti de Gauche. Aufstehen, le mouvement que vient de créer Sarah Wagenknecht, et la gauche du SPD, en particulier le mouvement de la jeunesse, que tu connais depuis longtemps, et qui a mené la bataille contre la reconduction de la « Grande Coalition » avec le parti de Merkel.

J’ai des amis allemands engagés dans le mouvement syndical, qui m’ont sérieusement secoué lors de la parution de ton « Hareng de Bismarck ». Il y a dans ce livre des choses justes : tout ce qui exprime que la bourgeoisie allemande tire les marrons du feu en Europe, qu’elle domine l’administration de l’UE et oriente sa politique dans le sens qui lui profite. Tout ceci est exact, même s’il faut sans doute souligner que ce sont les dispositions prises par les « pères » de l’Europe au premier rang desquels le français Jacques Delors, et celles qui figurent dans les premiers traités, comme le traité de Maastricht, que tu as approuvé. Mais il y a des pages, il faut l’avouer, assez ridicules, où tu reproches à l’Allemagne de produire beaucoup de voitures, de produire de la chimie, de pratiquer l’élevage intensif … bref d’être un pays libéral tout à fait semblable au notre ! La France aussi produit beaucoup de voitures, de chimie, d’élevage intensif. Tu reproches à l’Allemagne de produire du charbon. Tu as raison, mais est-ce pour féliciter la France de s’en tenir au nucléaire ? Cela n’a aucun sens.

Et puis il y a le mauvais goût. Tu insistes sur le fait que le taux de natalité est, en Allemagne, inférieur au taux de natalité français. Tu vas jusqu’à écrire à ce propos : « Qui a envie d’être Allemand … même pas les Allemands ! ». Tout cela à propos d’un taux de naissance qui est à la moyenne de l’Europe, beaucoup de pays européens ayant un taux plus bas, tandis que le taux français, insuffisant pour assurer la reproduction de la population, est un peu supérieur…

Mais il y a surtout l’absurde et l’odieux, c’est-à-dire ces lignes où tu reproches à nos voisins d’avoir envahi l’Europe centrale et l’Europe du nord à l’époque des chevaliers teutoniques… Et pourquoi pas, alors, haïr la Norvège à cause des Vikings… et féliciter Charles Martel d’avoir stoppé les avancées de Maures ! Toute l’histoire est l’histoire des invasions… 

Est-ce le pire ? Non. Le pire est ceci, sous le titre « Le fil rouge de nos devoirs » tu évoques une frontière fatidique en Europe… le limes romain (troisième siècle après Jésus Christ) ! Et tu commentes : le peuple citoyen en deçà, le peuple ethnique au-delà. Cela m’a fait rire (c’est dur pour nos amis écossais … qui sont au-delà du mur d’Hadrien, mais pas tellement pour la capitale de l’Allemagne, Bonn … qui est en deçà… avec la Rhénanie), mais cela n’a pas fait rire mes camarades allemands. Car parler aux allemands comme ceci : “Le Volk! C’est à dire l’ethnie dont le programme vient avec le sang reçu de ses parents depuis le temps des hordes que Rome s’épuisa à contenir » c’est les renvoyer à un discours funeste qu’ils ne connaissent que trop bien.

J’ai lu dans le livre d’entretiens « Le choix de l’insoumission » que cette idée odieuse autant que farfelue, tu la tiens de Chevènement ! C’est chez lui que tu aurais vu cette carte des limes romains, ouvrages guerriers d’un empire voué à la conquête, et c’est de lui que tu en as reçu cette interprétation regrettable. Pourtant, tu sais que le nationalisme de Chevènement ne craint pas de dériver très à droite … Enfin, Jean-Luc ! Nous avons récupéré l’Alsace et la Lorraine ! On a fait la paix avec le cousin germain.

Tu es un homme du sud, par tes origines, et je t’ai entendu dire que le destin de la France était au sud : Espagne, Italie, et l’autre rive de la méditerranée. Tu es du sud et c’est bien ton droit, mais la France est à l’évidence une nation ouverte sur le nord, autant que sur le sud, et vers l’est. Passons sur le fait que son nom – désolé—est celui d’une tribu germanique. Les allemands ont occupé notre flanc est, mais nous avions conquis bien plus largement leur flanc ouest, puisque Napoléon a établit sa « protection » sur la Rhénanie et bien plus au nord, sur ce qu’il a nommé le département des bouches … de l’Elbe (département français, chef lieu Hambourg) ! Et ton roi préféré, Louis XI (c’est aussi le mien) avait commencé à dessiner le côté est de l’hexagone en conquérant la Bourgogne. Je t’ai aussi entendu prononcer un jugement bien hâtif sur les pays baltes : « Tu en connais, toi, des lituaniens ? ». Oui j’en connais, des lituaniens, des lettons, des polonais, des russes blancs, des Romain Gary (alias Kacev), des Chagall, des Eisenstein, des César Cui, des Arvo Pärt, tout le foyer intellectuel et artistique du yddish land en particulier – mais pas seulement… 

De quoi s’agit-il, au fond ? De ne pas jeter sur tout un pays et ses citoyens le mal qu’on pense des dirigeants qu’ils se sont choisis à un moment donné.

En ce qui concerne l’Allemagne, la question est absolument décisive.  J’aime bien la boutade prédictive de Marx : « Les français entameront le chapitre « révolution », les allemands la mèneront jusqu’à son terme ». Il ne s’agit pas du passé. L’industrie allemande est la première d’Europe, ce qui signifie que la classe ouvrière allemande est la plus nombreuse et la plus puissante. Je ne parle pas des liens culturels. Pour qui est philosophe, ou musicien, difficile de faire l’impasse sur l’Allemagne ! Je suis les deux, et toi aussi. Quant à la politique, Marx, Engels Rosa Luxembourg.. oui, j’ai bien noté que tu les mentionnes.

En effet, il faut casser les structures de l’UE, prison libérale des peuples, mais c’est avec les travailleurs allemands que les travailleurs français doivent nouer l’alliance primordiale, c’est à eux que nous devons clairement tendre la main !

D’autant que très concrètement, les combats de part et d’autre du Rhin (ou du limes…) se rejoignent fréquemment, comme par exemple le combat des personnels des hôpitaux. Ceux des hôpitaux universitaires de Düsseldorf et d’Essen en grève pour davantage de personnel rejoignent terme à terme ceux des personnels des hôpitaux français (source Informations Ouvrières 5 septembre).

Inspirons-nous de ce chant, écrit en 1932 par Bertold Brecht et mis en musique par Hanns Eisler dans le but de rassembler les travailleurs contre la peste nazie.

Wo dein Platz, Genosse, ist!                              
Reih dich ein in die Arbeitereinheitsfront,        
weil du auch ein Arbeiter bist.                          

Parce que c’est ta place, camarade ; Rejoins nous dans le front unique des travailleurs ;  Parce que toi aussi, tu es un travailleur.