Macron : «pognon de dingue»

La vidéo mise en ligne par l’Elysée, où Emmanuel Macron parle à ses collaborateurs du «pognon de dingue» dépensé en vain par les pouvoirs publics en aides sociales, est l’un des objets médiatiques les plus étranges de ces dernières années. La volonté de frapper les esprits par un langage cru est patente. On passe de Jupiter à Audiard, le comique en moins. Le citoyen pénètre soudain dans le secret du bureau présidentiel (le «salon vert», pour être précis) et entend un propos de comptoir : la collision des registres est d’un baroque achevé. Jusqu’à maintenant ce genre d’aphorisme élyséen transpirait dans des confidences de témoins ou de journalistes. On s’en fait cette fois un étendard. Il y a du Trump dans cette méthode de communication. O tempora…

Car sur le fond, la réflexion présidentielle rejoint les préjugés les plus éculés de la bonne bourgeoisie, mis en forme sur le plan théorique par les économistes libéraux. Les aides sociales ne sont que de l’assistanat à effet pervers garanti : elles installent les pauvres dans la dépendance de l’Etat, les incitent à la paresse et à l’oisiveté. Alors que ces aides, dans l’immense majorité des cas (il y a des tricheurs, mais c’est une petite minorité), vont à des gens qui ne demandent qu’à travailler mais en sont empêchés par l’état du marché de l’emploi. Dans «l’ancien monde», on avait l’idée saugrenue de rendre les pauvres moins pauvres en leur donnant un peu d’argent. Désormais, il faut les «responsabiliser», ce qui les sortira de la misère. In fine, pour qu’ils soient moins pauvres… il faut leur donner moins d’argent. On concédera qu’il y a une faiblesse dans le raisonnement.

Le discours public subséquent du Président, devant la Mutualité française réunie à Montpellier mercredi, a usé d’un langage plus soutenu. Il a été rehaussé d’une confirmation : «le reste à charge» des assurés sociaux en matière d’optique, de prothèses dentaires ou auditives sera bientôt ramené à zéro. Cette réforme, pour le coup, doit être saluée sans mélange, comme une avancée sociale incontestable, puisque le coût des lunettes, des implants dentaires ou des appareils auditifs dissuade souvent les plus modestes de se les procurer.

Mais comment ne pas comprendre, pour le reste, que le raisonnement augure forcément d’une diminution, directe ou subreptice, des prestations financières dispensées aux plus défavorisés ? On retrouve, sous une forme plus abrupte, l’objectif officiellement affiché d’une baisse des dépenses publiques de quatre points de PIB, obtenue cette fois, non par une meilleure utilisation des fonds publics ou par des efforts de productivité au sein de l’Etat, mais par des coupes franches dans le budget social. Comme on a déjà, par ailleurs, détaxé sans barguigner le capital et les revenus qu’il produit, au grand bénéfice des classes les plus prospères, la conclusion s’impose d’elle-même : pour que tout aille mieux en France, il faut que les favorisés soient plus favorisés et les défavorisés, moins.

Laurent Joffrin – liberation.fr