La diplomatie à la sauce Trump-Macron

Macron a prononcé un discours salué au Congrès dénonçant l’agenda de Trump, le président américain n’a rien cédé. La visite d’Emmanuel Macron à Washington a viré à une bataille d’égos et de communication. Sans résultat tangible.

– Décidément, la diplomatie à la sauce Trump-Macron est aussi une affaire de testostérone. À chaque rencontre, les deux dirigeants se jaugent et se reniflent, se tâtent et s’embrassent, chacun tente à chaque instant de prendre l’ascendant sur l’autre.

Pendant ce temps, leurs épouses figées à côté d’eux sont rendues muettes par le protocole.

Ces trois derniers jours à Washington, on a vu plus de cajoleries que jamais entre les deux présidents, des bises, des mains qui se touchent, un déluge tactile. Mais aussi des piques et de petites humiliations : la visite d’État de trois jours à Washington d’Emmanuel Macron, la première de son quinquennat achevée ce mercredi, a tourné au concours d’égos.

© Guardian News

Sans doute les deux présidents pensent-ils pouvoir tirer l’un et l’autre un profit immédiat de cette étonnante parade diplomatique. Trump peut se targuer de ne rien avoir cédé de ses positions ; Macron saura se prévaloir d’un beau succès d’estrade, avec un discours au Congrès qui a étrillé sans le nommer le président américain.

Au cours des trois derniers jours, la capitale américaine a été le théâtre d’un déferlement d’amitié franco-américaine : la ville pavoisée aux couleurs des deux pays, la cérémonie de réception grandiose avec ses vingt et un coups de canon, le dîner d’État somptueux. Parmi les invités côté américain, des élus conservateurs américains, le financier ami de Trump Stephen Schwarzman ou le magnat des médias Rupert Murdoch. Côté français, Macron avait invité l’astronaute Thomas Pesquet, le galeriste Emmanuel Perrotin, le patron de LVMH Bernard Arnault… ou le président de l’association de financement de la République en marche Christian Dargnat, ancien banquier de BNP chargé de la collecte de fonds lors de la présidentielle. « Il faisait partie de la délégation pour son expertise dans le domaine de la finance internationale », assure l’Élysée.Sur le fond pourtant, les résultats concrets de ces trois jours  sont minimes : à ce stade, le « nouvel accord » sur le nucléaire iranien annoncé par Emmanuel Macron, la seule avancée de cette visite, n’est à ce stade qu’une construction intellectuelle, accueillie avec scepticisme, écartée d’emblée par le régime de Téhéran. Et sur les autres dossiers (notamment le commerce), Trump n’a pas bougé d’un iota.

Après une phase d’observation le premier jour – l’occasion d’un dîner des couples présidentiels dans l’ancienne propriété du premier président américain George Washington –, le combat de coqs a débuté mardi matin, sur la grande pelouse de la Maison Blanche.

Dans son bref discours d’accueil, Donald Trump vient de rendre hommage au gendarme français Arnaud Beltrame, tué dans l’attaque terroriste du Super U de Trèbes. Emmanuel Macron célèbre les liens historiques entre les deux pays, mais il critique aussi la « montée de nationalismes agressifs », appelle de ses vœux un « nouveau multilatéralisme » pour « défendre le pluralisme et la démocratie ». Trump – nationaliste, agressif, isolationniste, considéré par beaucoup aux États-Unis comme un danger public démocratique – ne peut que se sentir visé.

La riposte n’attend pas. Sous la colonnade de l’« aile ouest » (West Wing) de la Maison Blanche, lieu iconique du pouvoir, Trump prend Macron par la main. Le maître des lieux, ancienne star de téléréalité, connaît la force des images : ainsi entraîné, Macron a l’air sur les images d’un toutou en laisse. Dans le Bureau ovale, Trump époussette le veston du Français : « Je vais enlever cette petite pellicule. » Macron sourit jaune. « II doit être parfait, il est parfait. » Trump la joue mâle alpha, commente le Washington Post. Il flatte (« Il va être un grand président français, je le prédis »), touche le genou du chef de l’État, manie encore la brosse à reluire : « Les Français sont très chanceux. »

Mais Trump étrille aussi avec insistance l’accord sur le nucléaire iranien, « un très mauvais deal » que Macron tente justement de sauver. Pendant la conférence de presse, après un tête-à-tête d’une heure, Trump embrasse Macron. « Je l’aime beaucoup. » Le président français n’est pas en reste, lui tient longuement le bras, lance un clin d’œil. Ils sont à nouveau les meilleurs amis du monde.Le troisième acte a lieu mercredi matin. Emmanuel Macron s’exprime devant le Congrès, dominé par les républicains. Trump n’est pas là, mais son administration est au complet pour écouter le président français. Sans nommer le président américain une seule fois, le chef de l’État éreinte indirectement ses politiques et ses slogans. À commencer par le fameux « America First » « Nous pouvons choisir l’isolationnisme, le retrait et le nationalisme. (…) Mais fermer la porte au monde ne va pas stopper l’évolution du monde. (…) Nous ne laisserons pas le travail destructeur du nationalisme extrême secouer un monde plein d’espoir. » « Personnellement, ajoute-t-il, je ne partage pas la fascination pour les nouveaux pouvoirs forts, l’abandon de la liberté, l’illusion du nationalisme… »

Macron s’en prend au « virus des fake news qui expose nos peuples à des peurs irrationnelles et des risques imaginaires » : un mot forgé par Trump, mais que celui-ci utilise pour attaquer la presse. Il se dit « certain qu’un jour les États-Unis rejoindront l’accord de Paris » sur le climat. Il détourne à nouveau le slogan de campagne de Trump (« Make our planet great again »). En arrière-plan à la tribune, le vice-président Mike Pence garde les bras croisés. Il s’abstient aussi d’applaudir quand Macron dénonce les« guerres commerciales » menées par Trump. « Cela va détruire des emplois, augmenter les prix et la classe moyenne devra payer. »

L’hommage embarrassant de Trump

Emmanuel Macron au Congrès. © Reuters
Emmanuel Macron au Congrès. © Reuters

Les élus démocrates sont aux anges et ovationnent. « Le discours du président Emmanuel Macron a montré plus de leadership qu’aucune des allocutions de Trump », applaudit Joseph Crowley, un représentant démocrate de New York. La droite de la droite reste plus souvent assise. « Le président français est un socialiste militariste, un mondialiste alarmiste sur le climat. Le futur sombre du parti démocrate »grogne Thomas Massie, représentant ultraconservateur du Kentucky. Sénateur républicain modéré, Lindsey Graham salue un « discours éloquent et inspiré ». La presse américaine a remarqué le discours, mais elle a consacré ses gros titres aux scandales et aux polémiques de la présidence Trump. Comme chaque jour depuis un an et demi.

Face aux parlementaires américains, Emmanuel Macron a cité des références intellectuelles à la fois hétéroclites et consensuelles : le général de Gaulle, seul de ses prédécesseurs cités ; Voltaire ; Franklin Delano Roosevelt, le président démocrate père du New Deal ; Simone de Beauvoir ; l’auteur radical, noir et homosexuel James Baldwin ; ou l’emblème des droits civiques Martin Luther King, dont il a visité le mémorial en compagnie du représentant John Lewis, vétéran du Congrès qui fut un des compagnons de lutte du révérend auteur du célèbre « I have a dream ».

Ce patchwork symbolique rappelle étrangement ses discours de campagne, à l’époque où le candidat « en même temps »  puisait ses références à gauche, à droite, au centre, dans la politique et les livres. La visite de Washington est l’occasion de célébrer l’Amérique que Trump n’aime pas, et qui le lui rend bien. Alors que Macron est contesté en France, elle lui permet aussi de faire de belles images.

Aux États-Unis, les passants croisés ne l’ont pas sifflé comme ce fut le cas récemment à Saint-Dié-des-Vosges (Vosges). Face aux étudiants de l’Université George-Washington, il a tenu juste avant de reprendre l’avion un petit meeting dont la scénographie rappelle ses meetings présidentiels. « Vous n’êtes pas obligé de suivre les règles, c’est des bêtises », leur a-t-il dit. La phrase résonne bizarrement : Macron n’est plus en campagne. Persuadé que les Français veulent de l’autorité, il assume jusqu’à la caricature la verticalité du pouvoir. Face aux étudiants, aux grévistes ou aux migrants, il envoie la police. À Washington, le meeting en bras de chemise sonne donc faux.

Les démonstrations d’affection entre les deux dirigeants ont parfois quelque chose de gênant. Trump est peut-être le président de la première démocratie du monde, mais son projet politique est violent contre les minorités, nativiste, parfois haineux. Nombre de ses proches sont dans le collimateur dans la justice. Il gouverne en autocrate ultraconservateur. Malgré le discours du Congrès, Macron a pris bien soin de ne pas critiquer frontalement les travers de cette présidence.

Emmanuel Macron a offert un chêne grandi sur les champs de bataille français de la Première Guerre mondiale. © Reuters
Emmanuel Macron a offert un chêne grandi sur les champs de bataille français de la Première Guerre mondiale. © Reuters

Lors de leur conférence de presse commune, Donald Trump, connu pour sa rhétorique anti-immigrés, son muslim ban et des déportations massives, a même rendu un hommage embarrassant à son homologue français et sa réforme du droit d’asile. « Nous allons stopper l’immigration incontrôlée. Je sais que vous êtes confrontés à des défis similaires en France. J’admire le leadership que vous avez montré en vous adressant ces problèmes d’une façon très honnête et directe, et pas toujours populaire. »Au-delà des images, le président français n’a pas obtenu grand-chose. Donald Trump n’est pas juste un papy narcissique facile à amadouer par quelques flatteries. C’est un président désordonné et chaotique, mais il cultive avec attention sa base qu’il évite de froisser. Pendant ces trois jours, il n’a rien lâché.

Loin de dire s’il allait prolonger le 1er mai les exemptions de taxes douanières sur l’acier et l’aluminium importés depuis l’Union européenne, le président américain a préféré se plaindre de la fermeture des marchés européens.

Trump l’a chaudement remercié pour les récentes frappes communes contre l’arsenal chimique syrien, mais il ne s’est nullement engagé sur une implication humanitaire et politique en Syrie souhaitée par la France.

À l’issue de leur tête-à-tête, Macron a bien annoncé un « nouvel accord » sur le nucléaire iranien, en quatre points et d’une portée plus large, qui contenterait les demandes américaines d’un endiguement régional de l’Iran, notamment en Syrie. Mais à cette heure, rien ne dit que ce « nouveau cadre exhaustif »dixit Macron, débouchera sur des initiatives concrètes.

D’ores et déjà, les Russes se montrent sceptiques et l’Iran a fermé la porte. Macron lui-même se dit persuadé que Trump dénoncera le 12 mai prochain « pour des raisons domestiques » l’accord de 2015, aggravant encore les crises du Moyen-Orient. C’est une façon de reconnaître que malgré leur « bromance », il n’a pas su le faire changer d’avis.

  – mediapart.fr