Le 5 mai débordement général :Il faut dire à tous ceux qui se sentent dans le malheur qu’il y a une issue. Luttez, luttons, c’est le moment.

Le député FI François Ruffin et l’universitaire Frédéric Lordon plaident pour l’organisation d’une manifestation nationale commune, le samedi 5 mai, contre la politique d’Emmanuel Macron. Ils s’étaient réunis à la Bourse du travail mercredi 4 avril en présence de plusieurs centaines de personnes, dont des cheminots, des étudiants et du personnel médical en grève. 

l y avait François Ruffin, Frédéric Lordon, Gérard Filoche, Danielle Simonnet ou encore Alexis Corbière. Des figures de la gauche critique se sont réunies mercredi 4 avril, à l’appel des deux premiers, à la Bourse du travail à Paris. Mais durant cette soirée, il y a surtout eu les « invisibles », ceux qui ont donné une voix à cette France des « petites mains », ces habitants d’un pays qui se craquèle ou craque pour de bon.

La fanfare invisible se charge de mettre l’ambiance sous la verrière. Un « Bella ciao »retentit, puis le député François Ruffin se lance. Il ironise gaiement à propos de l’absentéisme de ses collègues du Palais-Bourbon : « Je n’ai plus l’habitude de m’exprimer devant une assemblée aussi remplie. »

François Ruffin le 4 avril © FZ
François Ruffin le 4 avril © FZ

La salle Ambroise-Croizat, dans le Xe arrondissement, est pleine à craquer. Quelques personnes sont debout, faute de siège disponible. Dehors, une foule compacte de déçus n’a pas pu entrer. En contrepartie, François Ruffin, le député insoumis de la Somme, décide d’aller les voir et évente le suspense autour de l’objet de ce meeting.Cette réunion préparatoire a pour but de lancer, non pas un « Nuit debout » saison 2, mais une grande manifestation, le samedi 5 mai. Sans oublier naturellement le rendez-vous du 1er Mai… Même si la volonté de se démarquer de la traditionnelle journée de mobilisation syndicale est manifeste. Bien sûr, la donne a changé pour Ruffin : il est élu député. Mais retrouvant ses réflexes de leader de la société civile, il n’a pu s’empêcher d’ajouter : « La plus grosse question, c’est : qu’est-ce qu’on fait le 5 mai au soir ? Il faut une inversion du rapport de force, que la peur change de camp, que le 5 mai au soir soit le point de départ. » 

De son côté, l’essayiste Frédéric Lordon, qui fut aussi l’un des principaux animateurs de Nuit debout en 2016, a tenu à détromper l’assemblée, au cas où celle-ci serait prise de bouffées nostalgiques : « On n’est pas là pour refaire Nuit debout. (…) Si l’offensive est générale, nous voulons le débordement général. Il faut dire à tous ceux qui se sentent dans le malheur qu’il y a une issue. Luttez, luttons, c’est le moment. » 

Au printemps 2016, après une manifestation contre la loi sur le travail du gouvernement Valls, un mouvement quasi spontané était né place de la République à Paris. À l’époque, l’idée d’une occupation citoyenne avait été soufflée par le même François Ruffin, tout juste auréolé du succès de son film Merci Patron !, mais aussi de journalistes de Fakir, son journal, et de membres du collectif Les Engraineurs, ou encore du DAL. L’initiative a été joyeuse et désordonnée. Puis la belle énergie des débuts a peu à peu laissé place au néant. Elle s’est délitée, avant de mourir sans avoir jamais eu de débouchés institutionnels immédiats, même si elle a sensibilisé de nouvelles générations à d’autres manières de faire de la politique. Pas question, presque deux ans plus tard, de commettre la même erreur. 

La semaine dernière, le député FI avait lancé sur sa page Facebook un appel sans équivoque : « C’est le printemps, ça bourgeonne ici et là. À la fac de Toulouse, de Montpellier, dans les hôpitaux, dans les Ehpad, et dans les gares, bien sûr. Alors est-ce qu’on pourrait essayer quelque chose ? Est-ce qu’on pourrait tenter que les petits ruisseaux de colères fassent une grosse rivière d’espérance ? Est-ce qu’on pourrait aider à ce qu’un truc se passe, un truc, juste un truc, un truc qui nous fasse respirer, un truc qui soulève la chape de plomb de la résignation ? »

Ce soir-là, François Ruffin reste prudent. Il évoque la convergence des luttes, même si le concept peut paraître éculé pour certains. D’autant que l’absence criante de figures des quartiers populaires dans les prises de parole, comme du temps de Nuit debout, laisse présager de la grandeur du défi. Les récits qui ont émaillé la soirée n’avaient rien de réjouissant. Les intervenants à la tribune ont tous raconté leurs luttes, leurs craintes, leurs doutes, leur peur de voir s’envoler le service public.

« Ils se rendent compte qu’on existe »

Deux étudiants de l’université Paris-I ont ouvert le bal. Le site de Tolbiac, dans le XIIIearrondissement, est bloqué depuis deux semaines pour protester contre la loi orientation et réussite qui instaure une sélection à l’entrée de l’enseignement supérieur. « Nous voulons le retrait de la loi Vidal », clame l’étudiante à la tribune.

Elle dresse l’inventaire des récriminations et des craintes nourrissant la mobilisation qui s’étend à travers le pays. Elle explique que les jeunes qui manifestent s’élèvent contre la sélection, car « elle creuse les inégalités sociales, géographiques et économiques ». Elle déplore ce « tri » à venir et la pression ainsi générée pour les lycéens. La jeune femme a peur que la licence telle qu’elle existe ne disparaisse et que la compensation entre les semestres, ou encore les sessions de rattrapage, ne soient aussi supprimées.  

Plus encore, elle craint que l’université française ne devienne un calque de celle du Royaume-Uni où les frais d’inscription sont faramineux, des milliers d’euros par année. Elle s’inquiète de voir cette opération de destruction se faire « en soum-soum », c’est-à-dire en sous-marin.

Les cheminots, héros de cette semaine sociale, ont dit être la cible d’attaques autour de leur statut de « privilégiés ». « On ne se bat pas pour notre statut mais pour le service public », fait mine de s’excuser le premier à s’exprimer. « Mais ils ne nous écoutent pas et ne nous entendent pas », a-t-il encore avancé. Pour lui, remporter cette lutte est crucial car, craint-il, le gouvernement pourra s’attaquer aux retraites et, face au silence, cela« va glisser comme sur du velours ». Deux caisses de grève – l’une de 300 000 euros lancée par des intellectuels de gauche sur Mediapart, l’autre de 460 000 euros lancée par la CGT – aideront les grévistes à tenir la cadence, a encore ajouté ce cheminot. Bérenger, représentant de la CGT, embraye. Lui aussi raconte avoir mal vécu d’être dépeint dans certains médias comme un nanti. Bizarrement, explique-t-il, « on a du mal à recruter, les enfants de député ne veulent pas entrer à la SNCF ». Il dessine à grands traits ce qui se passerait si la concurrence était introduite dans le secteur : dumping social, suppression des petites lignes car elles ne sont pas rentables, service moins efficace pour les usagers – « enfin, les clients », ironise-t-il. Plutôt que de « s’entretuer », il propose aux salariés de « s’entraider » en faisant une grève massive, y compris en juillet et août, lors des vacances. 

Les doléances se poursuivent, même si les intervenants restent combatifs. Mirabelle Nsang, femme de chambre et déléguée syndicale, raconte comment les grévistes du Holiday Inn ont réussi à douze à « faire plier le groupe » au terme de 111 jours de grève. « Les cheminots arriveront aussi à faire plier Macron et on les aidera », promet-elle.

À Nuit debout, place de la République, au printemps 2016. © MG.
À Nuit debout, place de la République, au printemps 2016. © MG.

Catherine, infirmière à Lyon et déléguée CGT, a ému l’assistance. « Il n’y a pas un jour où il n’y a pas de lutte des personnels. Ce gouvernement étrangle nos hôpitaux. Il organise le déficit. » Elle raconte encore cette « lutte invisible » contre une souffrance qui s’instille dans tous les recoins des hôpitaux et Ehpad. Elle poursuit : « Le service public de proximité est détruit. Dans notre secteur, il y a des burn-out et des suicides. Ce n’est pas rien, on est là pour soigner, pas pour souffrir au point de se faire violence. » Très vite, elle déplore la perte de sens dans ces métiers qui devraient être préservés des questions de rentabilité : « Les urgences sont engorgées, donc on fait sortir des patients atteints de maladies chroniques… »Zora, responsable syndicale de Carrefour, où les salariés craignent le licenciement de cinq mille personnes, évoque ces Ticket-Restaurant « à 4,35 euros » censés permettre à des salaires modiques de se nourrir convenablement. Elle parle aussi de ces étudiants qui « survivent » et se voient obligés de lâcher leurs études pour passer à temps plein derrière une caisse.

Un chauffeur de VTC se lance dans une tirade contre le mirage Uber « 70 heures par semaine pour 1 000 euros par mois, une hygiène alimentaire, une qualité de sommeil et une vie de couple dégradées. » Pour lui, « si on se fait tous ubériser, on aura des milliers de Français solitaires et égoïstes et on perdra notre humanité ».

Gaël Quirante, syndicaliste Sud licencié malgré des charges très minces, explose tout à l’applaudimètre. Il appelle à tout bloquer car à ce moment-là, dit-il, les dirigeants « se rendent compte qu’on existe ». Il évoque Mai 68, mais la suite de ses propos est inaudible tant les applaudissements et les cris d’approbation étouffent le son. La salle entonne un« Grève générale » tonitruant.

L’économiste Frédéric Lordon reprend la parole avec un brin de solennité. « Nous nous sentons requis. Il y a du malheur dans ce pays. » Il fustige dans son exposé les « nuisibles », la « classe obscène », les « bousilleurs », ceux qui utilisent le triptyque « grogne, galère, otage » pour dévaloriser les luttes sociales.  

Puis le micro passe dans les travées de la Bourse du travail. Tous et toutes valident le principe d’une grande marche le 5 mai, à l’unanimité. Une pétition a été lancée dans la foulée. François Ruffin souffle l’idée de réunir des « comités du 5 mai » et surtout enjoint aux partis politiques progressistes, à tous les échelons, et aux syndicats de se greffer au mouvement. L’élan est présent ce soir-là. Et si ça ne fonctionne pas, explique le député insoumis en citant Roosevelt, « essayons autre chose ». Histoire de prouver qu’il a de la ressource.

  – mediapart.fr