Affaire Darmanin: la deuxième plaignante livre son récit

Une habitante de Tourcoing a déposé plainte pour « abus de faiblesse » contre Gérald Darmanin le 13 février. Mediapart l’a rencontrée. Elle accuse l’ancien maire d’avoir profité de sa position pour obtenir des faveurs sexuelles : « Je me sentais obligée de le faire pour avoir un logement et un travail. » Elle a fourni aux enquêteurs des éléments matériels (SMS, courriers, etc.). Certaines lettres attestent d’interventions de l’élu, y compris après son entrée au gouvernement. Lui affirme n’avoir « jamais abusé de la faiblesse ou de l’intégrité de quiconque ».

« Je me présente à vous car j’ai vu à la télé qu’une femme avait déposé plainte contre Gérald Darmanin pour des faits de viol. Moi aussi, j’ai été abusée par M. Darmanin. C’était en 2016. […] Je pense qu’il a abusé de moi, de ma faiblesse. » C’est par ces quelques mots que débute la déclaration de Sarah devant les policiers du 1er district de police judiciaire (DPJ) de Paris, ce 13 février.

Quelques jours plus tard, Sarah raconte à Mediapart vivre désormais « dans la peur »« Je suis devenue une proie, dit-elle. Je me lève le matin et je regarde un peu partout, je deviens parano… » Aux policiers, elle a déclaré avoir « peur de ce qu’il va arriver » : « Il est puissant et moi je ne suis rien. » Tétanisée, méfiante, longtemps hésitante à nous rencontrer, elle refusera de prononcer un mot avant d’arriver entre ses murs, porte et loquet fermés. En poussant la porte de chez elle, elle s’excuse plusieurs fois, « chez moi, ce n’est pas très… ». Assise sur le canapé de son appartement, elle évoque sa situation : un parcours « difficile » derrière elle, pas d’emploi, moins de 500 euros pour vivre chaque mois, et un logement modeste où elle a « trop de mauvais souvenirs ». « Je n’ai pas eu une vie facile », nous dit-elle sobrement ce soir-là. « Aujourd’hui je suis en précarité, je ne suis pas vraiment instruite, je n’ai pas eu cette chance-là d’étudier. »

La jeune femme revient sur son histoire pour la première fois. Elle expose les raisons qui l’ont amenée à pousser la porte du commissariat du XVIIe arrondissement de Paris, ce 13 février, pour porter plainte pour « abus de faiblesse » contre l’un des ministres phares du gouvernement, maire de Tourcoing et vice-président de la région Hauts-de-France au moment des faits.Son témoignage a déclenché l’ouverture d’une enquête préliminaire par le parquet de Paris, comme l’a dévoilé Le Point le 14 février. D’après nos informations, elle a été entendue le 22 février dans le cadre de cette procédure. Au cœur de cette nouvelle affaire, une question, aussi délicate sur le plan judiciaire qu’éthique, se pose avec insistance : Gérald Darmanin a-t-il utilisé sa position dominante d’élu pour obtenir des faveurs sexuelles de la part d’une de ses administrées ?

Une première enquête visant le ministre avait déjà interrogé cette notion d’abus de pouvoir (lire notre article). Sophie Spatz-Patterson avait, elle, déposé plainte pour viol. Cette ex-sympathisante UMP accusait – et accuse toujours – Gérald Darmanin d’avoir abusé sexuellement d’elle en échange d’une intervention dans un dossier judiciaire la concernant. Le parquet de Paris a cependant classé l’affaire le 16 février, estimant que l’enquête n’avait ni permis d’établir « l’absence de consentement de la plaignante », ni caractérisé « l’existence d’une contrainte, d’une menace, d’une surprise ou d’une quelconque violence à son endroit ».

Sarah – qui a choisi ce prénom d’emprunt – a quant à elle décidé de porter plainte pour « abus de faiblesse », pour des faits qui font écho à la première affaire. Le contenu de cette plainte était jusqu’alors inconnu. Deux versions des faits s’opposent à nouveau.

D’un côté, le ministre de l’action et des comptes publics, 35 ans, étoile montante arrachée à la droite par Emmanuel Macron. Le 19 février, au micro de Jean-Jacques Bourdin sur BMTV et RMC, M. Darmanin a assuré, « les yeux dans les yeux », qu’il n’avait « jamais abusé d’aucune femme » ni « de [son] pouvoir ». Se refusant à tout commentaire, il a simplement répondu : « Moi je ne sais pas qui m’accuse, et je ne sais pas de quoi on m’accuse. » Ajoutant ensuite : « Je suis tranquille comme Baptiste. »

Bénéficiant de la présomption d’innocence, Gérald Darmanin n’a, à ce stade de la procédure, pas encore été entendu et n’a pas eu accès aux éléments du dossier. Sollicité par Mediapart, il a fait répondre par ses avocats qu’il tenait « à laisser la justice travailler sereinement » et que « comme par le passé », il ne ferait « donc aucun commentaire sur une enquête en cours » (lire sa réponse intégrale ici). Le ministre réaffirme n’avoir « jamais abusé de la faiblesse ou de l’intégrité de quiconque ». Il maintient ne pas savoir« qui l’accuse et de quoi il est accusé ». Mediapart lui a pourtant adressé les éléments essentiels du dossier figurant dans l’article, qu’il a refusé de commenter (lire notre Boîte noire).

De l’autre côté, Sarah livre un récit apparaissant circonstancié et agrémenté de documents (SMS, courriers, facture, etc.) qu’elle a mis à la disposition de la justice. Elle assure avoir exposé sa demande de logement et sa recherche d’emploi à l’ancien maire de Tourcoing et l’accuse d’avoir profité de sa position de pouvoir pour obtenir des faveurs sexuelles. « Gérald Darmanin a abusé de moi mais il ne m’a pas forcée à avoir des relations sexuelles avec lui. […] Je me sentais obligée de le faire pour avoir un logement et un travail », a-t-elle indiqué aux policiers, d’après le procès-verbal que Mediapart a pu consulter.

L’histoire commence, selon le récit de Sarah fait à la police, en septembre 2015. La jeune femme se rend à la mairie de Tourcoing pour retirer son nouveau passeport. D’après ce qu’elle expose, elle y croise un homme qu’elle n’a jamais rencontré. « Je ne savais pas qui c’était mais la secrétaire m’a dit que c’était le maire de la ville, Gérald Darmanin. » Elle se présente et lui demande si elle peut obtenir un entretien. Elle aimerait lui faire part de sa demande de changement de logement. « Il m’a regardée de haut en bas et il a demandé un stylo à la secrétaire pour marquer son numéro de portable sur sa carte », a-t-elle expliqué aux policiers. Sarah a conservé précieusement cette petite carte rectangulaire aux couleurs de la ville. On peut y lire : « Gérald Darmanin, Député Maire de Tourcoing », mots suivis de ses coordonnées et du numéro inscrit au stylo.

Le maire a-t-il pu donner son propre numéro de portable à une administrée inconnue ? La pratique serait dans ses habitudes, d’après un ancien proche qui reconnaît sur cette carte « son écriture » : « Son numéro de téléphone, il le donne à tout le monde, mais jamais de carte pré-imprimée, il n’en veut pas : il remplit sa carte devant les gens, il leur fait croire qu’ils sont importants, que ce n’est que pour eux. Sa mécanique est bien huilée, tout est pensé, calculé. » En décembre 2017, le ministre avait même dévoilé son numéro en direct dans l’émission « C à vous ». « J’ai toujours fonctionné comme ça, justifiait-il. Quand j’étais maire, j’ai toujours donné mon numéro de téléphone et mon mail. Ça me permet d’avoir des retours directs. »

Des courriers d’intervention signés de la main de Gérald Darmanin

Quelques jours après cet échange, la jeune femme explique avoir envoyé un SMS à Gérald Darmanin et « commencé à lui parler de [son] dossier de logement », en invoquant un appartement dans lequel elle ne se sent « pas bien ». Des échanges de textos débutent alors entre eux, d’après son témoignage. « Je lui ai même envoyé une photo de moi, une photo normale, pour pas qu’il ne m’oublie. Il m’a répondu qu’il ne m’oubliait pas », relate-t-elle. Sarah n’est pas la seule à solliciter le maire pour un emploi ou un logement : dans cette ville de 95 000 habitants, située à 20 kilomètres de Lille, les indicateurs sociaux sont dans le rouge. Le chômage y pointe à plus de 23 %, le parc de logements HLM sature et 25 % des Tourquennois vivent en dessous du seuil de pauvreté.

Rendez-vous aurait ensuite été pris en mairie de Tourcoing, dans son bureau, d’après elle. « Il m’a demandé si j’étais célibataire, si je me faisais embêter et si j’avais des frères et sœurs », se souvient-elle. « Puis il a coupé court car une femme lui a apporté des papiers. Il m’a dit “OK, très bien”. Il a avancé vers moi et il m’a fait quatre bises en m’attrapant par les épaules. » En sortant, Sarah lui écrit un SMS. Elle s’excuse d’avoir « mal travaillé [son] entretien »« Il m’a répondu que ce n’était pas grave et qu’il allait me laisser une deuxième chance. »

À Tourcoing, 95 000 habitants, le taux de chômage dépasse les 23 %. © www.tourcoing.frÀ Tourcoing, 95 000 habitants, le taux de chômage dépasse les 23 %. © www.tourcoing.fr

Les mois passent, l’échange de messages se poursuit. La jeune femme a remis aux policiers plusieurs téléphones portables, qui ont été placés sous scellés. Dans le lot, notamment, des SMS où l’élu aurait été, affirme-t-elle à Mediapart, dans « un mode de séduction ». En février 2016, « il m’a dit qu’il était fatigué et je lui ai dit qu’il méritait un massage. Il m’a demandé de montrer des photos de mon appartement et après il m’a proposé de venir voir mon appartement », déclare-t-elle dans sa plainte.

Gérald Darmanin se rend par la suite à son domicile, d’après son témoignage. Sarah a préparé un thé et des gâteaux « car [elle] aime bien recevoir »« Il est rentré et il a fait le tour de mon appartement et il a regardé partout. » Elle lui aurait parlé de son logement et de sa recherche d’emploi. D’après elle, il aurait posé sa main « sur [sa] cuisse », elle se serait « reculée », puis il aurait dit : « Si je vous propose à Auchan ou dans une école. »« Je lui ai dit que j’accepterais tout travail parce que j’étais à la recherche d’emplois », rapporte Sarah. La jeune femme dit alors être allée chercher son CV et lui avoir remis.

« Il a jeté mon CV, a-t-elle narré aux policiers. Après, il l’a ramassé et il a commencé à regarder de haut en bas mes cuisses. Il m’a dit : “OK, je vais partir”. » Arrivé devant la porte d’entrée, « il a commencé à se masser la nuque en disant “ah, j’ai mal” », affirme Sarah. Elle lui aurait fait un massage. « Après, il s’est retourné vers moi et il m’a dit qu’il était célibataire. Il m’a aussi dit que mon dossier logement, il allait s’en occuper. Il m’a pris la main et il l’a posée sur son sexe. J’avais compris ce qu’il voulait. J’ai déboutonné son pantalon et je lui ai fait une fellation mais je ne suis pas allée jusqu’au bout. »

D’après le récit de Sarah, Gérald Darmanin retourne alors vers le salon, lui demande si elle a le numéro de la mairie et réclame un verre d’eau. Puis une scène similaire se serait rejouée dans l’entrée de l’appartement, avec une seconde fellation, selon Sarah, qui se souvient de la couleur de son caleçon, « rouge ». À nouveau, elle ne serait pas allée « jusqu’au bout » de l’acte sexuel. Parce qu’elle « ne le connai[ssait] pas suffisamment », n’en avait « pas vraiment envie » et s’est « sentie obligée », a-t-elle déclaré aux policiers. Elle ajoute que l’élu ne l’aurait « pas forcée du tout » et n’aurait pas « demandé de fellation », mais qu’il lui aurait « fait comprendre en baissant son pantalon » et « son caleçon »« Moi je me suis dit que c’est ce qu’il attendait en échange de son aide pour le logement et le travail », a-t-elle relaté. « Je l’ai fait pour mon dossier logement et pour un travail. » La jeune femme dit ensuite avoir été « dégoûtée » : « Je m’en voulais à moi-même. Je voulais lui faire plaisir pour qu’il s’occupe de mon dossier. […] C’était la première fois que je faisais du sexe en échange de quelque chose. Je n’ai jamais vendu mon corps avant. »

Quelques minutes plus tard, elle découvre, « choquée » dit-elle à Mediapart, ce texto qui s’affiche sur son portable : « Il m’a dit que ce n’était pas bien ce que j’avais fait. Il m’a écrit : “Je ne veux pas et je peux pas faire l’amour avec vous.” Je me suis dit que j’avais commis une faute et je lui ai renvoyé un texto en m’excusant et je lui ai dit que je le trouvais “mimi”. »

Après sa venue à l’appartement, Gérald Darmanin appuie les demandes de logement déposées par Sarah quelques mois plus tôt, en novembre 2015, comme en attestent des courriers consultés par Mediapart. Le 25 février 2016, l’élu écrit aux dirigeants de quatre bailleurs, parmi lesquels Lille Métropole Habitat, dont il est alors lui-même l’un des administrateurs. Dans ces lettres, à en-tête de la Ville et signées de sa main, il se dit « sensible aux motivations qui animent Madame […] » et demande à ses interlocuteurs « d’examiner avec bienveillance sa demande, dans l’opportunité d’une éventuelle proposition conforme à ses aspirations ». Il leur adresse ses « remerciements anticipés ». Le même jour, il rend compte par écrit à Sarah de son action : « Vous m’avez récemment alerté sur vos conditions d’hébergement », lui écrit-il en indiquant être « intervenu en [sa] faveur » et en lui transmettant les copies des quatre courriers.

Dans sa réponse à Mediapart, Gérald Darmanin souligne qu’il n’a « jamais fait partie d’une commission d’attribution de logements » et qu’il a « sollicité cette instance pour des centaines d’administrés comme c’est le cas de tous les élus ».

Au bout du compte, aucun organisme ne favorisera la situation de Sarah. L’un d’eux lui notifiera d’ailleurs par écrit que son dossier « est enregistré », mais qu’« il n’est pas possible de préjuger du délai d’aboutissement » étant donné le « nombre important de dossiers antérieurs » encore en attente. Le maire souhaite-t-il lui montrer qu’il s’active ? Le 24 mars, il fait en tout cas parvenir à la jeune femme une première réponse, lui signifiant que son dossier « est actuellement suivi ».

Les échanges de SMS se poursuivent encore, d’après Sarah, jusqu’à ce que Gérald Darmanin lui demande, au printemps 2016, quand est-ce qu’elle vient « à Paris ». Elle réserve alors, à ses frais, une chambre dans une chaîne d’hôtels bon marché, à Ivry-sur-Seine, au sud de Paris. « C’est lui qui me l’a demandé », a-t-elle assuré aux policiers. La jeune femme cherche « le moins cher » car elle n’a « pas trop d’argent ». La facture, consultée par Mediapart et datée du 15 juin 2016, affiche le montant de 148,05 euros pour le paiement d’une chambre double avec petit déjeuner et parking. Sarah roule 280 km pour gagner la capitale. Gérald Darmanin se serait montré pressant, dit-elle. « Il m’a envoyé des SMS pour me demander si j’avais encore beaucoup de route à faire. Je lui ai donné le numéro de ma chambre et il m’attendait devant la porte de la chambre d’hôtel. Il a pris ma feuille avec le code. Il était pressé de rentrer et il a tapé le code. Moi, avec la route, j’étais fatiguée. Je n’avais qu’une seule envie, c’était de discuter avec lui. »

Mais d’après son récit, l’élu aurait « déboutonné son pantalon » et se serait allongé sur le lit « en caleçon »« Il m’a regardée l’air de dire : “qu’est-ce que tu attends pour la fellation !” », a-t-elle raconté lors de son dépôt de plainte. « J’avais tout de suite compris. Je lui ai fait la fellation, même s’il ne m’a rien demandé […] Après il m’a regardée. J’avais l’impression que j’étais une moins que rien. Il m’a dit : “Ce n’est pas tout ça mais j’ai des trucs à faire” ! Il ne m’a même pas dit merci, même pas un café ! » L’élu serait alors parti, avant de lui envoyer un SMS lui disant qu’il valait « mieux qu'[ils] en reste[nt] là ». Le lendemain, il lui aurait adressé un nouveau message pour savoir si elle était « bien rentrée ».

« Il m’a proposé des choses. Il a dit qu’il allait m’aider »

Au premier trimestre 2017, en pleine campagne présidentielle, Gérald Darmanin continue de la tenir informée de toutes les démarches par courrier. Ancien directeur de campagne de Nicolas Sarkozy pendant la primaire, le maire de Tourcoing s’est rallié sur le tard à François Fillon. Bon soldat, il enchaîne les interviews et les meetings, mais garde un pied dans sa ville. Le samedi 21 janvier, puis le 6 mai, il tient deux permanences sans rendez-vous où Sarah se rend. À chaque fois, l’élu prendra soin de lui rendre compte quelques jours plus tard de l’évolution de son dossier. « J’ai interpellé la Direction de l’Aménagement, de l’Habitat et du développement économique, afin de faire le point sur votre situation », lui écrit-il par exemple après la permanence de janvier.

Le 17 mai, la situation de Gérald Darmanin change considérablement. Le voilà propulsé au gouvernement à un poste clé : le budget. Malgré l’effervescence politique et médiatique, une semaine après sa nomination, il écrit à nouveau à Sarah : « Lors de ma permanence du 6 mai dernier, vous m’avez fait part de vos préoccupations », indique-t-il en l’assurant « qu’une réponse [lui] sera apportée dans les meilleurs délais ». Le 21 juin, un an et demi après sa première intervention, il adresse une nouvelle série de courriers aux quatre bailleurs sociaux et leur demande de « réexaminer sa demande avec bienveillance ». Il en réfère le même jour à Sarah par courrier.

La jeune femme effectue une autre demande : dans le cadre de sa formation, elle a besoin de réaliser un stage. Gérald Darmanin lui confirme la bonne nouvelle par courrier, d’après un document consulté par Mediapart. Sarah effectue un stage non rémunéré avant l’été 2017.

Les échanges seraient ensuite devenus plus rares. Sarah le juge alors « fuyant », dit-elle à Mediapart. Selon elle, Gérald Darmanin lui aurait écrit plusieurs fois qu’il ne voulait plus recevoir de messages. Pourtant il lui arrive de répondre, d’après des SMS consultés par Mediapart, dans lesquels le numéro de téléphone correspond à celui de M. Darmanin. Comme ce 11 octobre 2017, où elle lui souhaite son anniversaire dans un SMS accompagné d’un smiley :
– « À ce jour, je te souhaite également une belle réussite et beaucoup de bonheur ».
– « Un grand Merci à toi. Ça me touche », lui répond-il.
– « J’espère aller boire un verre à l’occasion pour ton anniversaire sa me ferai plaisir », ajoute-t-elle.
– « Dis le moi quand tu passes à Paris »
, conclut-il.

Sarah continue de le solliciter sur sa situation. Le 4 décembre, elle lui demande si elle peut l’appeler. Il répond : « Suis en séance. Je ne t’oublie pas. » Le 10 janvier 2018, elle le relance à deux reprises. « Désolé je ne peux pas te répondre », écrit-il en retour. Cinq jours plus tard, anticipant un article du Monde et la réouverture d’une enquête, le ministre fait le choix d’évoquer, sur le plateau de France Info, la plainte pour viol déposée à son encontre par Sophie Spatz.

Pourquoi avoir continué d’échanger par SMS avec Gérald Darmanin ? Aux policiers, Sarah a répondu qu’elle pensait que le maire « allait [l’]aider à [la] sortir de [sa] situation précaire »« Moi aussi, j’ai des torts dans tout ça, j’ai envoyé des textos et tout… », a-t-elle expliqué, citant des messages dans lesquels elle dit « qu’il [lui] manquait », des « messages coquins » et des photos d’elle « dénudée »« pour qu’il ne [l’]oublie pas »« Au début, il ne disait rien et maintenant, il retourne sa veste », a-t-elle estimé dans sa plainte.

La jeune femme dit aussi avoir été « attachée à lui » et avoir même pensé qu’ils allaient « être un couple » : « Ce n’était pas physique mais il m’a proposé des choses. Il a dit qu’il allait m’aider. » Elle raconte avoir cru qu’il « [l’] aimait bien », l’« estimait », la « considérait »« Par la suite, je me suis rendu compte que je me faisais des films. »

G. Darmanin et F. Fillon lors d'une réunion publique à Tourcoing, pendant la campagne présidentielle, le 17 février 2017. © ReutersG. Darmanin et F. Fillon lors d’une réunion publique à Tourcoing, pendant la campagne présidentielle, le 17 février 2017. © Reuters

La révélation de l’affaire de Sophie Spatz dans Le Monde, le 27 janvier, a en tout cas agi chez elle comme un révélateur. Pour Sarah, l’ex-maire de Tourcoing a « abusé d’elle » : « Je n’aurais pas fait les fellations si je n’avais pas besoin d’un travail, ni d’un logement. »

Comme elle, la première plaignante avait accusé Gérald Darmanin de s’être engagé à intervenir en sa faveur pour débloquer une situation a priori inextricable. Les faits remontent à 2009. L’élu tourquennois n’est encore qu’un chargé de mission de 25 ans, en poste au service juridique de l’UMP, quand Sophie Spatz, sympathisante du parti et ex-call-girl de 37 ans, le rencontre au siège en vue de décrocher le Graal : la révision de son dossier judiciaire après une condamnation en 2005, une bataille qu’elle mène depuis plusieurs années.

C’est dans ce contexte, selon la plaignante, que Gérald Darmanin lui aurait promis, au cours d’un dîner à Paris, d’adresser un courrier à la garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie, avant de se rendre dans un club libertin avec elle puis d’avoir un rapport sexuel à l’hôtel. L’actuel ministre a constamment rejeté cette version des faits en dénonçant des allégations « infâmes ». Lui ou ses avocats n’ont en revanche jamais contesté l’existence de l’acte sexuel. Le ministre avait par ailleurs admis sur France Info qu’il « connaissait » Sophie Spatz.

Une seule certitude demeure : comme il l’a fait auprès des bailleurs sociaux pour le dossier de logement de Sarah, Gérald Darmanin avait écrit à Michèle Alliot-Marie en lui demandant « de bien vouloir faire recevoir Madame Patterson [épouse Spatz – ndlr] ou, pour le moins, faire étudier sérieusement son dossier ». Comme pour le logement de Sarah, ses interventions sont restées vaines. Mais elles semblent avoir tenu en haleine Sophie Spatz plusieurs mois durant.

À l’appui de son récit, cette dernière a fourni des courriers attestant effectivement des démarches de M. Darmanin auprès de la place Vendôme. Et plusieurs SMS consultés par Mediapart montrent à quel point la jeune femme a attendu, pendant huit mois, cette intervention : « Tu peut m, envoyer par mail les lettres dont tu m,as parle merci [sic] », lui écrit-elle un jour. Cette affaire posait déjà la question de l’abus de pouvoir dans une relation asymétrique, où l’élu apparaît en position dominante.

D’autres échanges de SMS entre Sophie Spatz et Gérald Darmanin, sur la période 2009 et 2012, accentuent cette interrogation :
– « Abuser de sa position ! Pour ma par cet être un salle con !!!! Surtout quand on et dans la peine , la politique te correspond bien !!! [sic]» ; « Quand ont sait l, effort qu, il ma fallu pour baiser avec toi !!!! Pour t, occuper de mon dossier [sic] », lui écrit-elle. 
– « Tu as raison je suis sans doute un sale con. Comment me faire pardonner ? Merci de me redonner une chance.. Es tu dispo des ce soir ? [sic] », lui répond Gérald Darmanin, qui lui demandera aussi, dans un autre échange, si elle est « satisfaite de [sa] lettre ».

Gérald Darmanin a attaqué Sophie Spatz pour « dénonciation calomnieuse », en promettant qu’il « irait jusqu’au bout ». Ses avocats rappellent à Mediapart que cette plainte « a déjà fait l’objet de deux classements sans suite [en juillet 2017, puis février 2018 – ndlr] ». De son côté, la quadragénaire s’est étonnée « de la rapidité avec laquelle est intervenu ce classement » et envisage aujourd’hui de se constituer partie civile auprès du doyen des juges d’instruction.

Sarah, elle, dit avoir attendu son logement pendant des mois. En vain. « Il m’a laissée dans le flou », explique-t-elle aujourd’hui à Mediapart. « Dès le départ, pourquoi il ne m’a pas dit : “Moi je ne peux rien faire, je vous envoie chez tel service et vous allez montrer votre dossier” ? C’est cela qui m’a donné un espoir. »

La veille de son dépôt de plainte, elle a envoyé un dernier message à Gérald Darmanin : « Je veux que tu me présentes tes excuses !! Car tu as abusé de ma faiblesse ! » Sans obtenir de réponse : « Ça m’a décidée à venir parler. »

Gérald Darmanin a décliné notre demande d’entretien et s’est refusé à tout commentaire. Il nous a transmis, le 24 février, par le biais de ses avocats, une déclaration écrite que nous publions en intégralité sous l’onglet Prolonger« À ce jour, il ne sait pas qui l’accuse et de quoi il est accusé. Les seuls éléments en sa possession ont été révélés par la presse dès le lendemain du dépôt de plainte. Ils évoquent une intervention relative à un logement insalubre », font valoir ses avocats. Nous lui avons ensuite adressé un mail contenant les éléments essentiels du dossier figurant dans l’article, ainsi que des questions : « Aucun commentaire », a répondu son avocat, Me Mathias Chichportich.

Sauf mention contraire, les propos de la plaignante cités dans l’article ont été tenus sur procès-verbal devant les policiers, lors de son dépôt de plainte. Sarah a accepté de nous rencontrer à son domicile et de nous livrer son récit à la condition que son identité soit totalement protégée. Nous avons donc retiré son nom et tout élément permettant son identification. Si sa plainte n’est, elle, évidemment pas anonyme, elle a choisi de témoigner dans cet article sous le prénom de « Sarah ». 

Mediapart s’est rendu à deux reprises dans le Nord pour cette enquête et y a notamment rencontré des élus et cadres politiques.

 ET  – mediapart.fr