Ce que les gens qui votent FN devraient savoir

Il faisait partie de la vingtaine de permanents du QG de campagne de Marine Le Pen. Il a beaucoup vu, beaucoup entendu. « Amateurisme » total, violences verbales, guerre des clans, petits banquets et grande paresse, l’ex-proche de Florian Philippot, dont il s’est éloigné, raconte. Révélations.

l a observé la campagne de l’intérieur, étant l’une de ses chevilles ouvrières. De septembre 2016 à mai 2017, Mickaël Ehrminger a travaillé comme chargé de mission dans les pôles rédaction (d’argumentaires, de discours) et logistique de l’équipe de campagne de Marine Le Pen, sous la houlette de Florian Philippot. Le jeune homme de 27 ans a claqué la porte du parti après la fin des élections. Mais n’a pas suivi Florian Philippot et les Patriotes, dont il était très proche. Aujourd’hui, il renvoie lepénistes et philippotistes dos à dos pour dénoncer une campagne désorganisée et conduite dans « l’amateurisme ».

© David Dufresne et Marine Turchi

Arrivé par des chemins détournés – après avoir découvert L’Infiltré, fiction écrite en temps réel sur la campagne du Front national, et contacté son auteur David Dufresne (lire notre Boîte noire) –, il se décide à relater son expérience d’insider. Les luttes de clans, l’ambiance « morose » au QG de campagne, la violence verbale, l’organisation « à la dernière minute » des meetings et d’un débat d’entre-deux-tours raté. Il décrit une campagne sans « stratégie » ni « ligne directrice », où « tout est décidé par la dernière personne » entrée dans le bureau de la candidate, « de manière aléatoire ». Une équipe où beaucoup « ne savent pas quoi faire » et ne croient pas en la victoire. Alors que Marine Le Pen tente de se relancer en cette rentrée et doit présenter ses vœux lundi, ce témoignage éreinte un parti en plein questionnement depuis la fin des élections et le départ d’une partie des troupes et de son vice-président.

Mediapart : Quand et pourquoi êtes-vous arrivé au Front national ?

Mickaël Ehrminger : En 2011. Par curiosité intellectuelle et scientifique. À la base, je viens de la psychologie, intéressé par les mouvements de ce type, les leaderships charismatiques et compagnie. J’entre à la fédération de Paris qui, à l’époque, n’avait pas encore été “nettoyée” : il y avait vraiment pas mal de personnes très indésirables, qui se laissaient aller de manière assez franche pendant les réunions. J’ai été secrétaire d’arrondissement jusqu’en 2012-2013, après la présidentielle.

Vous vous étiez déjà engagé politiquement avant ?

Pas du tout.

Donc, le Front national, c’est votre premier saut ?

Ce n’était pas un engagement à proprement parler. Plus de la curiosité, au moment où Marine Le Pen reprenait le flambeau de son père. Je n’ai jamais défendu les thèses du FN. J’ai zéro problème avec l’immigration, avec l’islam. Ce qui m’a fait rester – malgré ce que j’endurais pendant ces réunions –, c’est à la fin de l’année 2011, quand Florian Philippot a commencé à apparaître publiquement. On s’est écrit régulièrement, on se voyait pour parler politique et autre. Florian, c’était le jour et la nuit avec ce que j’avais vu. Je suis resté jusqu’en 2013, jusqu’à ce que je voie que rien ne changeait. Puis en 2016, Florian m’a rappelé : il avait besoin d’un assistant. Je venais tout juste de finir mes études. J’étais dans une impasse, alors je me suis dit yalla.

Mais entrer au FN n’est pas anodin, y appartenir publiquement reste stigmatisant…

Il y avait un peu de peur. Mais j’avais vraiment envie d’en savoir plus, de voir jusqu’où ça allait. C’est un parti qui part de rien, qui a besoin d’aspirer tout ce qu’il peut trouver, que ce soit bien ou pas, parce qu’il a besoin d’exister.

Pourquoi avez-vous accepté de nous parler ?

J’estime ce parti dangereux et l’échec à la présidentielle de 2017 n’a pas contribué à réveiller les gens… Il faut aller plus loin : ce qui se passe à l’intérieur doit être su des gens qui votent pour ce parti, même si ça n’a pas forcément une influence énorme… La bascule s’est faite chez moi après la fin de la campagne, au mois d’août. Je pensais que la bulle FN allait exploser à un moment. Or elle n’explose pas. Et je pense que le fait que ce soit quelqu’un qui a travaillé à l’intérieur, qui était en contact pendant des années avec ces personnes, donne plus de poids au final à ce qui sort publiquement.

Êtes-vous encore membre de ce qu’on a surnommé le “clan Philippot” ?

Je suis en totale rupture avec lui. Je suis souverainiste de gauche, mais la ligne Philippot j’ai quand même du mal. Quelqu’un qui est resté pendant quasiment dix ans dans un parti en ayant les idées qu’il prétend aujourd’hui avoir, avec toute la dénégation dont il a fait preuve pendant toute cette période, ça me paraît assez gros. Le problème avec la ligne Philippot, c’est qu’elle est totalement floue. Elle change selon le sondage du jour, faut-il parler de ça, faut-il parler d’autre chose ? Aujourd’hui, la communication des Patriotes est axée de la même manière qu’à sa période Front. Ce sont toujours des boucs émissaires qui sont responsables : avant, c’était l’immigration ; maintenant, c’est l’Europe. Peu importe le problème, il pleut aujourd’hui, c’est à cause de l’Europe. C’est terrifiant. Philippot, c’est un serpent. Il se faufile là où il y a une opportunité politique.

Mickaël Ehrminger avec Florian Philippot et le pôle "rédaction" dans la vidéo de présentation du QG. © Chaîne Youtube de Florian PhilippotMickaël Ehrminger avec Florian Philippot et le pôle “rédaction” dans la vidéo de présentation du QG. © Chaîne Youtube de Florian Philippot

Nous sommes en 2017, c’est la campagne présidentielle. Qu’est-ce qui vous saute aux yeux ?

Quand j’arrive, avant la campagne, rien n’est prêt. Je n’avais pas de clé, je n’avais pas d’adresse mail. Je n’avais rien. Et puis après ça a duré des plombes, jusqu’à avoir les documents, jusqu’à avoir les clés. L’autre truc qui saute aux yeux, c’est quand vous rentrez dans certains bureaux, dont un en particulier. Une déchetterie. Vous vous dites « on est quand même dans le parti qui se revendique premier parti de France, qui est dans l’imaginaire collectif, en mesure de gagner » et vous allez dans le noyau de la communication et de la stratégie du parti, et vous arrivez là ! J’ai passé trois jours à ranger ce bureau, à faire le tri. Il y avait des courriers qui traînaient partout, certains qui servaient de cale. Je les ai ouverts, car je suis consciencieux : il y avait des dizaines de chèques d’adhésion ! Des chèques vieux de trois ans, même plus valables. L’amateurisme total. Avec des partisans du moindre effort, à tous les étages.

Comment se déroulait l’organisation de la campagne ?

Tout se faisait au dernier moment. Tout. Les tracts étaient préparés au dernier moment, il fallait passer les commandes en urgence, quitte à payer un supplément de livraison pour que cela soit plus rapide. Les déplacements étaient prévus à la dernière minute, parce qu’au début, il y avait des fuites. Une liste de quarante déplacements avait été dressée, pas un seul n’a été fait parce que Philippot n’était pas d’accord. Même là, c’était une lutte des clans. Certains travaillaient, ce n’était pas forcément de la qualité mais au moins ils produisaient quelque chose, et ce quelque chose était ensuite balayé d’un revers de la main, sans même avoir été regardé, juste par idéologie de clans. Ça, c’est pas de l’amateurisme, c’est du conflit de personnes. Mais du coup les déplacements, les meetings, les conférences présidentielles, c’était du dernière minute. Les discours étaient écrits genre cinq minutes avant la conférence. On devait les apporter en toute urgence.

Ce qui a amené des bugs flagrants…

Marine Le Pen avait un problème à l’œil, depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Elle voyait de moins en moins, même si ça a peut-être été exacerbé par le stress, notamment à la veille du débat [avec Emmanuel Macron – ndlr]. Ses discours, écrits en corps 16 ou 18, étaient imprimés à la fin en corps 24 ou 26, pour qu’elle arrive à lire. Un jour, lors d’un meeting qui avait été mal organisé en région, il n’y avait pas d’éclairage spécifique sur le prompteur, et elle s’est retrouvée incapable de lire son discours. Elle a dû improviser totalement. Après c’était le scandale au QG, sur le mode « pourquoi il n’y avait pas de lumière ».

« On est à 24 heures du débat et on nous a toujours rien demandé »

Aux meetings, tout était fait pourtant pour donner l’impression d’un grand professionnalisme : les fanions, les goodies, les briquets. L’impréparation n’était pas si totale ?

C’est une illusion. Le FN travaille avec des prestataires qu’il connaît depuis des années, qui sont des amis, qui savent très bien qu’ils auront les marchés, qu’ils seront rechoisis la fois d’après et… qui savent que c’est à la dernière minute. Ils anticipent. Et il y a eu quand même des couacs, au Zénith deux Femen sont entrées, la sécurité laissait à désirer. La salle n’était pas pleine non plus, bien que des cars aient été affrétés.

À un moment, le FN ouvre un QG de campagne, appelé L’Escale. Vous y travaillez. Que se passe-t-il ?

Rien. Personne ne fait rien. Les gens débarquent en plein milieu de la journée, ils sont là, ils n’ont rien à faire. Ils ne savent pas quoi faire. Même si on leur donne quelque chose à faire, ils n’ont pas envie de le faire. Donc ils ne le font pas. Et ils sont là, sur leur ordi, à tweeter toute la journée. Un matin, quelqu’un a commenté un sondage en disant « Regarde, on baisse, ça va pas bien », et un autre lui a répondu spontanément : « Si tu avais envie de travailler pour une candidate qui gagne, fallait pas travailler pour Marine. » De base, les gens savaient qu’elle allait perdre, et travaillaient là en sachant que c’était voué à l’échec.

Pourquoi les laisse-t-on ne rien faire ?

Parce que tout n’est pas toujours décidé par les mêmes personnes. Marine Le Pen est dans son bureau et reçoit des gens de manière aléatoire, comme ça. La dernière personne qu’elle a vue est celle qui a le dernier mot. Vous avez quelqu’un qui va défendre une position “A” et qui va la voir juste avant un débat, elle va défendre cette position-là. S’il y avait eu une personne défendant une position “B”, elle aurait défendu cette position “B”, sans réfléchir, sans rien comprendre. Du coup, c’est assez délicat de définir une stratégie quand vous avez une telle candidate, sans ligne directrice.

Le 4 avril 2017, lors du débat télévisé précédant le premier tour. Marine Le Pen entourée de Philippe Olivier, sa sœur aînée Marie-Caroline Le Pen, le député Gilbert Collard, Florian Philippot, et le secrétaire général du FN Nicolas Bay. © ReutersLe 4 avril 2017, lors du débat télévisé précédant le premier tour. Marine Le Pen entourée de Philippe Olivier, sa sœur aînée Marie-Caroline Le Pen, le député Gilbert Collard, Florian Philippot, et le secrétaire général du FN Nicolas Bay. © Reuters

Qui est responsable de ça ?

Normalement, c’est le directeur de campagne. Mais le directeur de campagne [David Racheline – ndlr], qui était sénateur, qui était maire, qui habitait à 600 km, il n’est pas là en fait. Et quand il est là, il dit oui à tout le monde. Quand vous dites qu’il y a un problème, il répond « oui oui, je vais régler ça », mais aussitôt dit, aussitôt oublié. C’est un serpent aussi. Il dit oui pour faire plaisir à tous, mais rien ne se passe. Il n’y a pas de coordination, pas de stratégie.

Quelle est l’ambiance au QG ?

Morose au début, et à la toute fin pire encore. Parce qu’il y a le débat raté de l’entre-deux-tours avec l’histoire du plagiat, les œufs lancés sur Marine Le Pen à Reims, des affiches non parvenues dans les bureaux de vote pour les Français de l’étranger, ses selfies sur le parking de Whirlpool, où c’était l’extase pendant une demi-heure dans le QG, jusqu’à ce que les gens se rendent compte que ça va juste faire flop, parce que les citoyens ne sont pas là pour voir une candidate prendre des selfies. Il y a eu tellement de couacs. Cela a commencé à flancher lors du débat avant le premier tour. Les gens se sont rendu compte que certes, Marine est bonne oratrice face à un journaliste, parce que souvent les journalistes qui l’interrogent ne savent pas comment lui répondre, qu’ils n’ont pas les chiffres, et du coup, elle enfume, enfume, et peut raconter ce qu’elle veut. Elle les croque, elle est avocate de formation, elle sait comment faire fermer son clapet à quelqu’un. Et les gens apprécient ce « charisme », même s’ils détestent ses idées. Mais à partir du moment où vous êtes face à d’autres candidats qui, eux, ont des idées, et ont peut-être un peu plus travaillé, elle est nulle. Dès le débat avant le premier tour, elle s’est ratatinée. À partir de là, les gens ont commencé à se dire « en fait, ça ne marche pas ».

Quand il y a cette succession de ratés, que se passe-t-il ?

Ça dépend des clans. Ceux qui ne sont pas dans la stratégie “intellectuelle”, ils s’en foutent. Ils voient ça, ils se disent « bon OK c’est une émission ratée, mais finalement elle n’a pas été si mauvaise que ça », et puis après, elle débarque au QG, il y a le pot, tout le monde est content d’avoir sa photo à côté d’elle donc ça passe, ces gens-là sont des courtisans. Mais ça se passait moins bien du côté de ceux qui préparaient les éléments intellectuels, par exemple le pôle rédaction dont je faisais partie. Là, on se dit « il y a un souci, on bosse toute la journée, on scanne l’actualité pour faire des fiches, que ce soit pédago, compréhensible, pour qu’elle comprenne, apprenne, et en fait, ces fiches ne sont jamais consultées ». C’est de la déception, on se dit qu’on travaille pour rien. Ce n’était même pas valorisé par le fait d’être simplement lu.

Et puis il y a le fameux débat d’entre-deux-tours, le 3 mai 2017. Même improvisation ?

La veille, on se regarde dans le blanc des yeux, au pôle rédaction. Il n’y a pas Damien [Philippot – ndlr], il n’y a personne et on se dit : « Il y a débat demain… » Ça fait six mois qu’on est en campagne, on est à 24 heures d’un débat qui va être regardé par 15 millions de personnes et on nous a toujours rien demandé. Marine ne connaît pas son programme… Et son seul argument va être d’attaquer Macron. Là on se demande à quoi on a servi pendant tout ce temps, on a répondu à des questionnaires, reçu des associations, etc. Tout ce que nous avons produit, elle n’est pas au courant. On avait un peu préparé des fiches, de notre côté, en amont, on savait qu’il allait en falloir, mais de toute façon, 24 heures pour apprendre et réfléchir dessus, ça ne suffit pas. Marine rencontrait le collectif des Africains la veille du débat et elle avait encore d’autres événements le lendemain matin : elle n’avait pas le planning libéré pour se préparer.

On va donc tout de même vous solliciter…

Oui, le jour même du débat, vers midi, pour envoyer des notes une heure plus tard : « Faut que vous fassiez des fiches sur ça, ça, ça. »

Qui vous demande cela ?

Damien [Philippot – ndlr], par téléphone. Il était avec Florian, Bertrand Dutheil et Philippe Olivier, il me semble, chez Marine. Ils commençaient à nous réclamer des choses, le jour même, et cela avait beaucoup énervé Aloïs [Navarro, responsable des questions économiques au pôle rédaction – ndlr], qui criait au téléphone sur Damien, en disant : « C’est pas normal, on est le jour même, qu’est-ce que c’est que ce bordel, cet amateurisme ? » Il était même parti du bureau. On avait envoyé ce qu’on avait déjà préparé mais ce n’était pas le bon format, elle nous demandait tout le temps « changez de forme », alors que c’était du fond dont elle avait besoin, et elle ne nous a jamais demandé le fond. On avait produit du fond sur ce qu’on pensait tomber au débat, et ça a été le cas. Sur la santé, j’avais préparé des questions qui sont tombées : comment on améliore les remboursements et comment on règle les déserts médicaux. On lui demande comment on améliore les remboursements, et elle répond sur les déserts médicaux… C’est étrange, elle a la fiche avec les deux questions, on lui en pose une, elle répond à l’autre…

« Philippot, vous avez beau lui faire 30 fiches, il ressortira la même, pas forcément à jour »

Que ressentez-vous au fil du débat ?

Je ne comprenais pas ce qui se passait. On était plusieurs dans ce cas-là, on se regardait parfois, atterrés. Dès la première minute, elle attaque, tout de suite.

Pourtant Damien Philippot lui propose tout l’inverse dans sa fiche : ne pas être agressive, rester calme, rendre Macron antipathique…

Je ne sais pas si elle a eu cette fiche, mais de toute façon, pour la préparation du débat elle était avec les Philippot et Philippe Olivier, qui pensait totalement l’inverse. Et c’était le dernier présent dans la loge qui lui disait comment faire…

Donc le dossier qu’elle consulte sur le plateau, face à Macron…

Elle le découvre en direct.

À quoi servaient ces fiches alors ?

Une fiche est un aide-mémoire, si jamais on ne se souvient plus d’un chiffre. Le problème, c’est qu’il n’y avait pas les fondations chez elle, donc les fiches ne servaient à rien. Même si elle les lisait, elle ne les comprendrait pas.

D’ailleurs, elle va confondre des dossiers pendant le débat…

J’avais fait la fiche sur la loi El Khomri, tout était là, et elle se plante, elle confond la loi El Khomri et la loi Macron. Il lui dit « ce n’est pas du tout la même loi », et elle répond « oui la loi El-Khomri-Macron, c’est pareil ! ». Et sur SFR aussi elle se trompe [en confondant avec le dossier de la vente d’Alstom – ndlr]. Elle avait les éléments pour répondre, mais elle ne les avait pas consultés avant, ce qui est assez problématique.

Marine Le Pen le soir du débat d'entre-deux-tours face à Emmanuel Macron, le 3 mai 2017. © ReutersMarine Le Pen le soir du débat d’entre-deux-tours face à Emmanuel Macron, le 3 mai 2017. © Reuters

Comment expliquer qu’elle ne se prépare pas ? Excès de confiance,  incompétence, paresse ?

C’est un mix de tout. De la paresse, d’une. Parce que les fiches, il ne faut pas qu’elles fassent plus que quelques lignes, sinon elle n’arrive pas à se concentrer longtemps. L’incompétence aussi. Elle a été élue présidente du Front en 2011, on était en 2017, elle avait six ans pour se mettre à jour en économie, en social, etc. Elle débarque la veille du second tour et croit que tous les médecins sont fonctionnaires ! Elle ne sait pas ce qu’est une monnaie, comment ça marche, elle ne connaît pas les institutions, le droit, pourtant elle est avocate.

Peut-être y avait-il aussi l’envie de ne pas gagner, comme son père qui, en 2002, a eu peur après le premier tour de se retrouver à l’Élysée ?

Pas au début de la campagne en tout cas. À un moment, elle y croyait vraiment et cela l’excitait pas mal, cela se voyait, on sentait qu’elle était sincère quand elle en parlait, quand elle disait qu’on allait gagner. Vraiment.

À quel moment elle y a cru ?

Ça variait. C’était lunatique. Il y a des jours où elle était vraiment hyper exaltée. Mais je pense que les dernières semaines, elle s’est rendu compte qu’elle n’avait pas réussi à réunir des gens autour d’elle, compétents pour gouverner, à faire des alliances, et que ce n’était peut-être pas si simple de diriger la cinquième puissance du monde. Elle avait sans doute peur à la fin parce que, clairement, les gens ont vu l’imposture. Si elle avait gagné, ça aurait été sa plus grosse perte aussi, car elle n’aurait rien pu faire pendant cinq ans : pas de majorité à l’Assemblée, pas d’union gouvernementale, et son fameux référendum sur l’Union européenne, elle l’aurait forcément perdu aussi.

Florian Philippot est-il plus sérieux dans son travail des dossiers ?

Florian demande des fiches très courtes, une page, très synthétique, avec le minimum dessus. Cela se voit dans ses interventions, ce sont toujours les mêmes arguments qui reviennent. Vous avez beau lui faire 30 fiches sur des sujets différents, il ressortira toujours la même. Les chiffres ne sont pas forcément à jour… Parce qu’il a bien bossé à un moment, il a sans doute appris toutes ses fiches et maintenant il se repose là-dessus. Quand il demande des nouvelles fiches, je ne suis pas sûr qu’il les consulte, c’est pour justifier le travail des gens qu’il paye.

Donc son image d’ancien haut-fonctionnaire bosseur est exagérée ?

Pendant la campagne en tout cas, je ne l’ai pas trouvé très sérieux. Il passait sa vie sur son téléphone, sur Twitter, Snapchat et dans les médias. Son rôle était clairement de porter la parole dans les médias, mais au QG de campagne, je ne l’ai pas senti très présent. Il dispatchait le travail entre les gens de temps en temps, il relisait les communiqués en 15 secondes. En 2012, il était beaucoup plus impliqué, en même temps il avait un vrai rôle [directeur de campagne – ndlr], ce qui n’était pas le cas en 2017 car il n’en voulait pas.

La guerre des clans – entre la vieille garde conservatrice, identitaire, et les nationaux-républicains derrière Philippot –, c’était réel ou du baratin ?

L’opposition était réelle. Entre les vieux du Front, ceux qui occupent les étages du bas du Carré [siège national du FN – ndlr] et les philippotistes qui étaient en haut. Le moindre pépin mène à un conflit qui remonte jusqu’à Marine Le Pen, qui doit intervenir.

On retrouve aussi deux clans parmi ses conseillers ?

Oui, celui de Philippe Olivier, un peu unipersonnel : lui, sa femme, Sébastien Chenu et leur cellule idées-images qui ne s’est quasiment pas réunie. Et un clan qui s’est formé pour s’opposer à lui : les deux Philippot, Frédéric Chatillon, Philippe Vardon. Il y a eu vraiment des altercations orales violentes au QG, des gens qui se hurlaient dessus car Philippe Olivier allait voir en cachette Marine pour lui mettre des idées dans la tête et en sortant Marine en parlait à untel… Elle essayait de faire un entre-deux, mais ça ne marchait pas. Pour la production des tracts aussi, il y avait deux clans. Celui de Chatillon, et celui de Philippe Olivier qui bossait avec le graphiste de Robert Ménard à Béziers, un ancien graphiste du Front des années 1990.

Qui sont les vrais idéologues du parti ?

Bien des gens qu’on pense être des idéologues du parti ne le sont pas. Ceux qui ont obtenu un poste et depuis trente ans, ils sont associés à ça, donc ils récitent leur doctrine. Ils sont payés pour ça. Les vrais idéologues ne sont pas connus, ils sont derrière. C’est les Philippe Olivier, les Philippe Vardon. Ils ne sont pas sur les plateaux. C’est eux qui dictent la doctrine et les autres récitent les éléments de langage. Ce n’est pas pour autant que la personne qui les restitue pense la même chose. 

Une frange plus ancienne du FN (Jean-Richard Sulzer, Bernard Monot, Joëlle Mélin, etc.) a eu l’impression de ne pas avoir été sollicitée assez.

C’est totalement vrai. Lors des réunions “programme”, où notre pôle rédaction était présent, Marine Le Pen les rabrouait sévèrement, c’était « ferme ta gueule maintenant », devant tout le monde. C’était même plus violent parfois. Un jour, alors que l’un parlait d’économies potentielles à faire, un dirigeant lui a répondu : « Si tu vends tes gamins demain, ça nous fera peut-être du fric. » Ce sont des gens qu’une partie de l’entourage de Marine Le Pen ne peut pas encadrer et qui sont là parce qu’ils sont le vieux Front, la vieille garde qu’il faut garder en sous-main pour faire illusion qu’il y a la droite dure. Et aujourd’hui, elle se retrouve avec eux…

On a reproché au clan Philippot – des jeunes, diplômés de grandes écoles, comme vous – d’être arrogant et méprisant vis-à-vis d’eux…

Ce n’est pas par rapport aux diplômes, car Jean-Richard Sulzer [professeur à Paris-Dauphine, membre du bureau politique et conseiller régional – ndlr], Jean Messiha [haut-fonctionnaire coordinateur du projet présidentiel – ndlr] sont des gens diplômés, qui ont de l’expérience professionnelle. Ils avaient un complexe d’infériorité par rapport au fait que nous soyons jeunes, sans forcément d’expérience professionnelle, mais intéressés par un domaine et sollicités pour avoir une approche un peu nouvelle de ce qui se passait depuis 40 ans [dans le parti – ndlr] et menait à l’échec. Ils se sont peut-être dit « on est un peu vieux, dépassés, on n’a plus envie d’entendre nos idées », et ça les a frustrés.

« Cocktail de donateurs » italiens et projet de prêt philippin

On a aussi entendu des critiques homophobes de cadres frontistes envers ceux qu’ils appelaient « les mignons de Philippot » ?

Oui. Et j’en faisais visiblement partie, mais dans le cadre du QG, les gens se taisaient car on était en comité très restreint, une vingtaine. Là, ça ne frictionnait pas, sinon cela se serait su. C’était plus des gens présents occasionnellement, notamment des députés européens. Par exemple, un membre du cabinet de Marine Le Pen me sollicitait beaucoup pour répondre à des courriers d’adhérents handicapés et une élue se sentait frustrée qu’on ne le lui demande pas. Lui m’avait défendu en disant : « Quand je lui demande un truc, il le fait au moins et bien », et elle avait répondu : « Pourquoi tu le défends, c’est un de tes amis proches ?… » Elle avait sous-entendu que, comme on était gays tous les deux, on avait couché ensemble.

Vous ne découvriez tout de même pas ça au FN…

Oui, on le savait depuis le début. Quand j’étais à la fédération de Paris, c’était les juifs, les Noirs et les homos, tout y passait, toutes les “blagues” possibles et inimaginables.

Mais pas au QG ?

Non, parce qu’il y avait potentiellement des journalistes qui pouvaient être dans le coin. Des contacts hors parti, aussi. Il y avait du passage, il fallait se taire.

Et au Carré, le siège du parti ?

Alors là… ça se laisse aller, mais jamais par écrit, toujours à l’oral, cela passe par des sous-entendus, qu’ils soient oculaires ou verbaux. On sent qu’on n’est pas appréciés.

Marine Le Pen reconnaît sa défaite le soir du second tour de l'élection présidentielle, le 7 mai 2017, au Chalet du Lac, à Vincennes. © ReutersMarine Le Pen reconnaît sa défaite le soir du second tour de l’élection présidentielle, le 7 mai 2017, au Chalet du Lac, à Vincennes. © Reuters

Vos amis au FN avaient compris votre position critique vis-à-vis du parti ?

Certains, oui. En fait, il y a un élément qui échappe à beaucoup de gens, c’est qu’un assistant parlementaire n’est pas censé être un militant. Un assistant est censé produire des fiches, c’est un technicien.

Diriez-vous qu’on vous laissait faire par camaraderie ? Par affinité ?

C’était ça. J’étais ouvertement opposé à la ligne, à ce que l’on me faisait dire. Tout le monde le savait. Toute la campagne, je n’ai pas arrêté de cracher sur ce qu’ils disaient. Ouvertement. Quand Florian était dans la salle. Quand Damien était dans la salle. Je n’ai jamais eu aucun problème là-dessus. Quand Marine me convoquait dans son bureau pour écrire des choses, je n’avais aucun problème à m’opposer à elle.

Pourquoi vous ont-ils fait confiance alors ?

J’étais dans tous les pôles à la fois et il y a une vérité dans ce que l’on dit sur Florian : il a bien amené les gens qu’il a placés. Des gens qui n’ont pas forcément des compétences particulières… Souvent, ce sont les premières personnes qu’il a rencontrées dans le parti. Des gens qui sont devenus ses amis-collègues. Florian avait un poste très important au Front, il était le numéro 2, avec une influence directe sur Marine Le Pen. C’est pour ça que les gens me font confiance, parce que c’est le numéro 2 qui nous a amenés.

Comment expliquer que le FN soit obligé d’aller chercher dans des postes clés des “techniciens” en désaccord avec lui ? Une preuve d’amateurisme ou toujours le manque de cadres ?

Les deux. Philippot amène les techniciens. Philippot s’entoure de gens qui ont fait Sciences-Po, qui ont fait l’ENS, qui ont fait l’ENA ou qui s’apprêtent à le faire. Moi, j’ai fait Normale, suis passé par Columbia, Philippot s’entoure de techniciens. Il est un technicien lui-même : qui se ressemble s’assemble. C’est un peu ça. Et Marine Le Pen se laisse facilement impressionner par les diplômes. Marine, si vous dites que vous avez fait une grande école, elle est en admiration devant vous.

Certains au FN se plaignaient du poids de la « GUD connection », ce groupe d’anciens militants du GUD proches de Marine Le Pen, prestataires du parti et au cœur de plusieurs affaires. Était-ce un motif d’inquiétude dans votre pôle ?

Pas vraiment, parce qu’on ne se côtoyait pas forcément, ils avaient leurs bureaux et nous les nôtres, on se croisait à l’occasion quand on avait des meetings communs, puisque je gérais la logistique et eux les prestataires. Mais il n’y a pas eu de conflits de personnes, entre Chatillon et Philippot, les relations étaient cordiales.

Frédéric Chatillon, l’ancien chef du GUD, justement. Il est au cœur de la communication visuelle et web. Que fait-il au QG ?

Il y est quasiment tout le temps, en moyenne au moins trois jours et demi sur cinq, il rôde dans les bureaux, il gère son équipe d’e-Politic [société dont il n’est pas le gérant officiel – ndlr], qui siégeait au QG. Il travaillait dans tout ce qui était la com’, son poste officiel était coordinateur des impressions, il devait gérer la cohérence entre le print et le web, il le faisait, mais pas seulement dans le cadre technique : je pense qu’il avait un poids politique aussi dans la rédaction des tracts.

Il semble avoir un rôle plus large : en 2013, il négocie par exemple un prêt de 10 millions d’euros auprès de banques italiennes pour la campagne, opération qui n’aboutira finalement pas…

Il y a eu quelque chose de mystérieux : le fameux banquet du 19 janvier 2017, qu’il fallait organiser pour des donateurs. J’avais fait des demandes auprès de traiteurs, jusqu’à ce qu’on me dise que ce n’était pas à moi de m’en occuper finalement. C’est Axel Loustau [conseiller régional, responsable de la cellule finances de la campagne et ancien militant du GUD aux côtés de Chatillon – ndlr] qui a repris la main et l’a organisé. Le soir du cocktail, il y avait une trentaine de personnes de 45-50 ans, des couples, pour un buffet convivial. Beaucoup d’Italiens.

Quelles informations avait-on à votre niveau sur les financements de la campagne ?

Ce dont on a entendu parler depuis le début, c’est un prêt des Philippines, mais qui n’a pas abouti visiblement. À part ça, aucune idée. Et à mon avis eux-mêmes ne savaient pas comment ils allaient se financer parce qu’en milieu de campagne, [Jean-Michel] Dubois a dit « stop les dépenses, on arrête tout ». Il fallait économiser tous les bouts de chandelle, il y avait un problème d’argent. Même pour l’organisation des gros meetings, des choses étaient prévues, projections en 3D, des sortes d’hologrammes dans les airs, qui coûtaient plusieurs centaines de milliers d’euros et qui au final ont été annulés. On a diminué de moitié des commandes de tracts, pour réduire les dépenses, pareil pour les salles des conventions. Partout le minimum. Au final, elle n’a pas dépensé énormément, à peine 10 millions d’euros.

Marine Le Pen ou le FN sont visés par un certain nombre d’affaires. Est-ce que cela inquiétait dans l’équipe de campagne ?

Je ne l’ai pas sentie plus stressée que ça. Elle s’exprimait peut-être après, dans l’intimité, avec ses proches conseillers, mais pas devant nous. Elle était plus énervée du traitement dans les médias qui en était fait que du fond. Sur l’affaire des assistants, elle rabâchait son discours. Pour elle, elle est dans son bon droit, et elle ne sera pas condamnée.

En novembre 2017, vous avez accusé, avec deux autres ex-assistants proches de Philippot, un député FN de harcèlement sexuel et annoncé une plainte. Quelle était votre démarche ?

On a tous les trois vécu la même chose, mais pas dans les mêmes lieux. C’est le mouvement de « Balance ton porc » qui nous a fait parler, car on s’est dit que beaucoup d’assistants, partout, subissaient ce genre de pratiques, sauf qu’on médiatise beaucoup les femmes, peu les hommes. Et le Front national, qui se targuait de ne pas être touché par ce genre d’affaires, en fait l’est, comme tous les partis. On craignait l’attaque en diffamation, mais aussi l’attaque « c’est le clan philippotiste », alors que ce n’est pas ça. Florian ne nous a jamais soutenus là-dedans, il n’y a pas eu d’encouragements de sa part, je n’ai eu aucun message de lui. Il voulait même, je crois, que ça reste assez discret, en gros il ne fallait pas cracher sur le Front.

Allez-vous déposer plainte comme vous l’avez annoncé ?

Quand on aura suffisamment d’éléments. On rassemble des témoignages, on a rencontré une avocate. Certaines personnes ne veulent pas parler publiquement car elles sont encore au Front national, sous contrat, ou bien elles espèrent un jour monter, avoir un poste. La nature humaine est assez bizarre : on préfère endurer des mains aux fesses, des remarques graveleuses ou des regards salaces dans un couloir plutôt que d’empiéter sur une potentielle carrière qui n’aura peut-être jamais lieu. Il faut que les gens parlent.

Pour cette série sur le Front national « vu de l’intérieur », nous avons sollicité plusieurs responsables du parti. Seuls un haut responsable ainsi qu’un membre de l’équipe de campagne ont accepté de nous répondre, mais sous couvert d’anonymat (lire ici et là). Contactés, Marine Le Pen, David Rachline, Florian Philippot, Nicolas Bay et Frédéric Chatillon n’ont pas répondu.

Mickaël Ehrminger est arrivé par des chemins détournés. D’abord un mail, adressé à l’un des deux auteurs de l’enquête, David Dufresne, qui a couvert la campagne présidentielle 2017 par une politique fiction écrite en temps réel,PhoneStories/L’Infiltré « On m’a parlé de l’application dont vous êtes l’auteur (…). J’ai travaillé dans l’équipe de campagne de MLP et ai été “proche” de Florian Philippot de 2011 à 2017, je me suis reconnu dans certains passages (même si contrairement à votre personnage, je ne vote pas FN, j’étais simplement salarié et faisais ce qu’on me disait de faire…). » Rendez-vous est pris illico, dans un café du cœur de Paris. Un établissement tout sauf discret, planté au centre de la place de la République, avec baies vitrées et portes ouvertes à tous vents. Mickaël Ehrminger s’approche comme il l’avait annoncé : « Rien à cacher. » Plus tard, nous l’avons retrouvé pour un long entretien.

DAVID DUFRESNE ET MARINE TURCHI – mediapart.fr