[Le panache français] Mélenchon, le tribun de la colère

En cette fin d’année 2017, “Marianne” met à l’honneur les grandes figures du panache français dans son numéro double en kiosques jusqu’au 4 janvier. Aujourd’hui, Jean-Luc Mélenchon. L’éloquence du chef de file des Insoumis enflamme les hémicycles comme la rue, galvanise ses supporters et fait l’admiration de beaucoup, même parmi ses adversaires.

Au Palais-Bourbon, même dans les rangs de la droite, le député Mélenchon suscite l’admiration de ses collègues quand il entame ses discours à la tribune. Et même parmi ceux de La République en marche, ils sont nombreux à trouver l’homme « brillant ». Comme si sa faconde républicaine, son amour des bons mots, son intérêt pour la philosophie, étaient un don, et non le résultat d’un apprentissage. Certes, l’éloquence de Jean-Luc Mélenchon tranche avec notre époque aseptisée, sa dialectique détonne dans cette période où la politique, passée à la Moulinette des médias audiovisuels, se résume trop souvent aux clashs binaires. Son assurance dans les prises de parole, il l’a pourtant acquise il y a bien longtemps – il y a trente et un ans exactement – sur les bancs d’une autre assemblée, la Haute :« C’est au Sénat que j’ai réellement appris à faire des discours », nous confie-t-il. Ajoutant : « Car le parlementaire doit être un tribun, selon moi. Et je vivais alors toutes les occasions comme si c’était mon dernier discours ! »

Le sénateur est désormais député. Et le socialiste est devenu Insoumis. Mais son souci de haranguer les foules, de susciter l’adhésion à ses idées, est resté intact. Mélenchon vit la politique comme un Hugo ou un Zola au XIXe siècle. Ce n’est pas le moindre de ses paradoxes : à l’heure du zapping, du buzz, à l’ère des réseaux sociaux, Mélenchon aime plus que tout la posture du hussard noir de la République qui déclame ses leçons à son auditoire. Une verticalité du verbe parfois mal adaptée au « tout se vaut » médiatique. On dit alors que l’homme a de la « culture ». On le regarde parfois comme un « personnage ». On salue son sens du « théâtre ». Bref, on met à distance ses idées.

COMME AU SPECTACLE

Au Sénat, Mélenchon était encore loin de rassembler plus de 7 millions de Français à la présidentielle. Il n’était pas encore une menace. Ses collègues de la droite venaient ainsi l’écouter comme on va au spectacle : « J’ai connu des séances chaudes où les gens s’agglutinaient, dans les couloirs, pour me voir et m’entendre. C’est de cette manière que j’ai pris de l’assurance. Au début, je lisais des notes sur des feuilles et, après, j’ai abandonné, j’ai lâché les papiers comme vous vous lâchez à vélo quand vous n’avez plus les petites roulettes. » Mais déjà, à l’époque, l’homme de gauche n’avait pas froid aux yeux et n’hésitait guère avant de se lancer dans la bagarre : « Tous les débats étaient des combats pour moi, et je tâchais sans cesse d’articuler la parole dans l’Hémicycle avec l’action populaire. »

Car Mélenchon croit en la mobilisation populaire, au destin des peuples. Aujourd’hui Insoumis, il appelle cela « la révolution citoyenne ». Bien sûr, « les importants », comme il les décrit parfois, préfèrent le regarder de haut. Avec dédain. Mépris. Ils auraient pourtant tort de sous-estimer la colère que le tribun a réussi à canaliser le temps d’une élection. Car cette colère est bel et bien présente dans le pays. Et dans l’histoire de France, celle-ci a souvent été un moteur éruptif : « Telle est la France ! Les gens se jettent à la figure de l’histoire. Une rage intacte. […] Deux siècles de lutte, et on est ardents comme aux premiers jours. Quel grand pays ! »

Mélenchon n’a pas abdiqué. Il croit encore que les Français sont restés un peuple politique.

 Marc Endeweld – marianne.net