Nucléaire: EDF va prolonger la durée de vie de ses centrales

En toute discrétion, EDF est en train d’obtenir la prolongation de la vie de ses centrales nucléaires au-delà de 40 ans, un âge autrefois jugé indépassable. Le manque de discussion publique entretient l’opacité des décisions au sujet de la sûreté des réacteurs. L’ASN présente son rapport annuel jeudi 30 novembre aux parlementaires.

Si un automobiliste oublie le contrôle technique de sa voiture, la police peut l’immobiliser. Si EDF omet de soumettre ses réacteurs nucléaires au réexamen complet de sûreté obligatoire à 40 ans, pourquoi peuvent-ils continuer à tourner ?

Le vieillissement des centrales nucléaires est le point aveugle de l’annonce par Nicolas Hulot du report après 2025 de l’abaissement de la part du nucléaire dans la production d’électricité. Construites en rafales à partir de 1977 (Fessenheim), les centrales approchent de la quarantaine. Trente-quatre réacteurs sur un total de 58 auront 40 ans avant 2025. Historiquement, ils ont été autorisés sans limitation de durée de fonctionnement.

Il y a quelques années, EDF prévoyait de les utiliser pendant quarante ans, puis de les remplacer par des réacteurs de nouvelle génération, par exemple des EPR. Mais en 2009, le groupe change de stratégie et annonce vouloir les exploiter « significativement au-delà de 40 ans ».

L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), l’agence à qui l’État a délégué ses responsabilités sur ce sujet sensible, y fixe une condition : un programme « volontariste et ambitieux d’améliorations au plan de la sûreté » à leur appliquer à l’âge fatidique. L’objectif est d’y conduire des travaux afin de les ramener le plus près possible des niveaux de sûreté des réacteurs EPR – comme celui en cours de construction à Flamanville –, équipés notamment d’un système de récupération du cœur en cas d’accident. En 2013, l’ASN envoie une note détaillée à EDF et lui explique que « le fonctionnement d’un réacteur au-delà de 40 ans constitue une étape significative ».  

Des militant·e·s de Greenpeace tirent un feu d'artifice depuis la centrale nucléaire de Cattenom, le 12 octobre 2017 (Reuters/Vivien Fossez/Greenpeace).
Des militant·e·s de Greenpeace tirent un feu d’artifice depuis la centrale nucléaire de Cattenom, le 12 octobre 2017 (Reuters/Vivien Fossez/Greenpeace).

Le législateur prévoit plusieurs garde-fous : il ne doit pas s’écouler plus de dix ans entre deux réexamens de sûreté, ces visites de contrôle où tout le système du réacteur est passé en revue, ce qui occasionne son arrêt pendant plusieurs mois. Et la loi de transition énergétique impose une enquête publique pour la quatrième visite décennale. De son côté, l’ASN prépare le document de référence établissant les niveaux de sûreté que les tranches nucléaires devront atteindre pour être autorisées à fonctionner dix ans de plus. Pour chaque réacteur, les travaux promettent d’être lourds, longs et coûteux (EDF prévoit près d’un milliard d’euros par réacteur, et selon une étude de WISE-Paris pour Greenpeace, ce pourrait être jusqu’à quatre fois plus).

Il faut non seulement vérifier l’état des cuves des réacteurs et des enceintes de confinement, des piscines de stockage du combustible usé, des systèmes d’alimentation électrique et de refroidissement. Il faut aussi considérablement améliorer la capacité des centrales à supporter des séismes, des canicules, des tempêtes et des inondations. Une exigence née du retour d’expérience de la catastrophe de Fukushima, où personne ne s’attendait à un tsunami aussi destructeur. Et accrue par la prise en compte des dérèglements du climat et des bouleversements qu’ils vont entraîner.

Déjà complexe, ce processus fait aujourd’hui face à une sérieuse difficulté : l’ASN ne pourra pas rendre son avis générique sur la prolongation des réacteurs nucléaires en 2018, comme cela était prévu. « Il doit être rendu en 2020, a expliqué son président, Pierre-Franck Chevet, devant les députés début novembreIl faudra attendre l’année suivante, 2021, pour qu’il devienne une prescription juridiquement opposable. »Pourquoi ? « C’est un travail de très grande ampleur, explique à Mediapart Julien Collet, directeur général adjoint de l’ASN. Le réexamen dure plusieurs années. EDF nous a transmis des éléments et en transmettra d’autres. Par rapport au planning prévu, cela a pris quelques mois de retard. Ça décale d’autant la fin de l’instruction. » Devant les députés, Pierre-Franck Chevet a expliqué que « les questions se sont avérées particulièrement compliquées, nécessitant du travail d’abord chez EDF. Il y a une partie qu’on attend de leur part. Et c’est l’arrivée de ces dossiers qui conditionne ensuite notre prise de position ».

Autrement dit, les retards de l’exploitant empêchent l’autorité de sûreté d’assurer le contrôle des centrales nucléaires à la date prévue par la loi. Or, en l’absence de l’avis générique de l’ASN, impossible de conclure les réexamens de sûreté des vieux réacteurs. Pourtant, dans la loi, rien n’oblige EDF à fermer ses réacteurs le temps que leur visite des 40 ans se soit déroulée en entier. Or d’ici à la fin de l’année 2021, 22 réacteurs auront atteint la quarantaine. Et selon le calendrier légal, le réexamen de six d’entre eux devra être terminé : les deux tranches de Fessenheim (censées fermer à l’ouverture de l’EPR de Flamanville), deux autres au Bugey (Ain) et les deux dernières à Tricastin (Drôme et Vaucluse).

Devant la commission développement durable de l’Assemblée nationale, Pierre-Franck Chevet relativise l’urgence de la situation : « Il ne se passe pas un drame à 40 ans. Les centrales ont été conçues pour 40 ans. Ça ne veut pas dire que c’est impossible d’aller à 41 ans, 42 ans. » Il cite l’exemple de la centrale de Tricastin, connectée au réseau en 1980 : « Sa visite décennale de 40 ans aura lieu à 43 ans. Évidement, on vérifie avant que ces marges-là, ces quelques années en plus, ne conduisent pas à un problème. Sinon, on arrêterait d’office. »

Mais pour le troisième réacteur de la centrale de Bugey, la date légale de fin de réexamen tombe en 2024, quand le réacteur aura 46 ans, car le calendrier des visites a glissé en raison de retards accumulés par ailleurs. À Gravelines (Nord), Dampierre (Loiret), Saint-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher) et au Blayais (Gironde), un réacteur aura 44 ans lors de sa quatrième visite décennale. Et l’échéancier risque de glisser davantage avec le report de l’avis générique. Sollicité par Mediapart, mardi 28 novembre en début d’après-midi, par courriel, EDF n’a pas répondu.

Pour Yves Marignac, directeur du bureau d’études WISE-Paris, membre du groupe permanent des experts de l’ASN et auteur du rapport de Greenpeace sur le passage à 40 ans des réacteurs : « Si la conséquence du décalage de l’avis générique de l’ASN est de reporter après la date de la quatrième visite décennale un certain nombre de modifications nécessaires au respect des exigences, c’est difficilement acceptable du point de vue de la sûreté. Et si cela favorise indirectement la prolongation des centrales, c’est un fait accompli inacceptable d’un point de vue des choix de la politique énergétique. » Ce qui l’inquiète, c’est que « la dérive globale des délais est la conséquence de l’augmentation continue des problèmes : le vieillissement du parc, le défaut de maintenance, la perte de confiance réciproque entre l’ASN et les experts de l’IRSN, d’un côté et EDF de l’autre ».

EDF peut ainsi mécaniquement gagner quelques années d’exploitation de plus de ses réacteurs les plus anciens. Le groupe électricien est en train d’emporter son rapport de force avec l’ASN, vilipendée par les dirigeants d’EDF et leurs relais politiques pour ses avis jugés trop critiques

 – mediapart.fr