La Société générale demande au FN de clôturer ses comptes

Banque historique du FN, la Société générale a demandé au parti de clôturer tous ses comptes – ceux du siège comme ceux des fédérations –, d’après des informations recueillies par Mediapart et France Inter.

Elle était la banque historique du Front national. La Société générale a demandé au parti frontiste de clôturer tous ses comptes bancaires ouverts dans son établissement, d’après des informations recueillies par Mediapart et France inter. Depuis une trentaine d’années, les comptes du siège comme de plusieurs fédérations étaient détenus par l’établissement.

Dans plusieurs mails que Mediapart et France inter se sont procurés, le trésorier du FN, Wallerand de Saint-Just, alerte des élus et cadres du parti. Mi-octobre, il prévient d’abord les secrétaires départementaux du mouvement de« difficultés » à venir sur les comptes des fédérations abrités par la banque – comptes courants et livrets. « Le siège de la Société générale voudrait que ces comptes soient fermés. Nous sommes en train de tenter de résister », écrit-il. Il leur demande de le « tenir au courant de tout ce qui peut se passer » sur ces comptes bancaires.Lundi 20 novembre, Wallerand de Saint-Just écrit cette fois aux élus frontistes. Sans entrer dans le détail, le trésorier leur fait part d’un souci dans le prélèvement automatique de leurs cotisations, à la suite « de circonstances indépendantes de [sa] volonté ». Il leur demande d’envoyer au Front national « un chèque du montant du prélèvement habituel ». Comme dans les autres partis, les élus frontistes reversent en effet une partie de leur indemnité à leur mouvement.

Email envoyé par Wallerand de Saint-Just aux élus du FN. © Document MediapartEmail envoyé par Wallerand de Saint-Just aux élus du FN. © Document Mediapart

« Le Front national a reçu un courrier de la Société générale disant qu’elle cessait la relation bancaire avec le Front national – le siège et les fédérations –, et [nous demandant] de prendre nos dispositions pour clôturer nos comptes », confirme à Mediapart un responsable du Front national, sous couvert d’anonymat. 

D’après nos informations, Marine Le Pen compte monter au créneau sur le sujet mercredi matin, lors d’une conférence de presse intitulée « La démocratie française menacée par les oligarchies financières ». Sans évoquer la Société générale, la présidente du FN avait annoncé dimanche soir, sur LCI, qu’elle allait « démontrer, évoquer, révéler un certain nombre d’agissements de ces oligarchies » qui « prennent la liberté de pouvoir intervenir directement dans le processus démocratique dans notre pays ». Lors de la réunion du bureau politique du parti, lundi matin, elle est restée évasive, expliquant simplement qu’elle dénoncerait mercredi une « discrimination » dont serait victime le FN, sans en donner les détails, selon plusieurs participants.

Sur BFM, lundi, son compagnon, Louis Aliot, en a dit un peu plus. Tout en démentant des « ennuis financiers directs », il a mis en cause la Société générale, qui « fait beaucoup de cadeaux aux Républicains, notamment en retravaillant leurs dettes, alors qu’ils ont 50 millions d’euros de dettes, ce qui n’était pas [le] cas [du FN] »« C’était – ou c’est – notre banque jusqu’à présent », s’est-il repris.

Une banque peut mettre fin à tout moment à la relation avec son client, en respectant un préavis de 60 jours. Mais pourquoi la Société générale veut-elle se séparer du Front national ? Le parti ou ses fédérations ont-ils commis des irrégularités ou affiché des découverts non autorisés ? Cette décision est-elle liée aux difficultés financières du mouvement ou aux enquêtes judiciaires qui le visent ? Sollicités, Wallerand de Saint-Just comme Louis Aliot n’ont pas répondu.

Un responsable du parti assure à Mediapart que le Front national n’a « pas de dettes envers la Société générale » et voit « un combat politique » mené par la banque. « Non seulement elle n’a pas voulu nous prêter pour la campagne, mais en plus elle s’en prend au Front national et à ses fédérations », commente-t-il. De son côté, la Société générale, contactée par Mediapart, refuse de s’exprimer, invoquant le « secret bancaire ». De manière plus générale, elle souligne qu’elle se doit de « respecter l’ensemble des réglementations et normes en vigueur ».

Après cette année d’élections, le parti de Marine Le Pen fait face à des difficultés financières importantes. En cause, plusieurs emprunts contractés, des dépenses de campagnes qui ne seront pas remboursées avant le premier trimestre 2018 – si ses comptes de campagnes sont validés – et une dotation publique en baisse. En recueillant 500 000 voix de moins qu’en 2012 au premier tour des législatives, le parti va en effet perdre 538 000 euros par an au cours de cette mandature.

Anticipant le problème, le Front national avait multiplié les appels aux dons et prêts pendant la campagne, puis il avait lancé, à la veille des législatives, un « emprunt patriotique » à 3 % auprès de ses sympathisants, avec une somme minimum de 1 500 euros à verser. Pour inciter les prêteurs, Marine Le Pen avait promis des « avantages exclusifs » « une invitation à un événement de prestige » en sa présence à ceux qui prêteraient plus de 15 000 euros ; « l’opportunité exceptionnelle de la rencontrer personnellement à l’occasion d’un dîner privé » pour ceux qui prêteraient plus de 75 000 euros. 

Après les élections, la présidente du FN avait relancé son appel. Dans une vidéo intitulée « Les élections sont derrière nous, mais le problème du financement est devant ! », elle évoquait une « course contre la montre ». « La loi nous impose de payer l’intégralité de nos dépenses [de campagne – ndlr] dans un délai maximal de 60 jours après le scrutin, faute de quoi elles ne seront pas remboursées, insistait la cheffe du FN, face à la caméra. […] J’en appelle à votre contribution. »

Fin juin, le Journal du dimanche avait évoqué « un trou dans la caisse de 4 à 5 millions d’euros ». Un chiffre qu’avait refusé de commenter Wallerand de Saint-Just, arguant que le parti ne « donn[ait] pas d’indications sur [ses] comptes ». Depuis un an, la direction du FN refuse en effet de communiquer sur ses « finances », tout en dénonçant le refus des banques françaises de lui prêter des fonds. Face à ces soucis, le parti envisagerait en tout cas de réduire ses effectifs et de déménager son siège, actuellement installé dans 2 000 m2 à Nanterre (Hauts-de-Seine).

La Société générale a déjà connu le Front national en difficultés financières. En mars 2011, alors que le parti lui devait 5,2 millions d’euros, la banque avait demandé la saisie du « Paquebot », l’ancien siège du parti à Saint-Cloud. Cela ne l’avait pas empêchée de prêter à nouveau à Marine Le Pen en 2012, pour la campagne présidentielle, 4 millions d’euros, au taux de 4,5 %. Deux ans plus tard, la banque avait cette fois refusé d’accorder un prêt au Front national, qui s’était tourné vers la Russie, décrochant un emprunt de 9 millions d’euros auprès de la First Czech Russian Bank (FCRB), comme Mediapart l’avait révélé.

Il faut dire qu’entre-temps, plusieurs affaires ont éclaté, qu’il s’agisse de l’enquête judiciaire sur le financement des campagnes frontistes de 2012, du rejet du compte de campagne de Nicolas Sarkozy ou encore du scandale « Bygmalion » à l’UMP. En 2014, la Société générale avait fait savoir, par la voix de son PDG, Frédéric Oudéa, qu’elle « ne prêt[ait] plus aux partis politiques »« pour des raisons de politique de crédit et aussi dans des soucis de neutralité politique ».

Plus de financements, donc, mais dans la gestion courante, la banque a continué d’accueillir les comptes de partis politiques, comme ceux du Front national. La donne semble avoir changé. « Nous n’avons plus de banque. C’est une décision unilatérale qui n’a pas été motivée dans le courrier », indique le responsable du parti cité plus haut, qui s’inquiète : « On est très embarrassés, qu’est-ce qu’on va faire ? »

« Nous avons essayé tous les recours internes, jusqu’au médiateur de la banque mais en vain », a réagi Wallerand de Saint-Just dans le Figaro, mardi. « Les banques, et certains membres de l’oligarchie, sans doute, se servent de leur pouvoir financier pour faire en sorte que certains mouvements politiques ne puissent pas faire campagne et, ce faisant, ils altèrent véritablement la démocratie », a déclaré de son côté le directeur de communication du FN, David Rachline, sur Sud Radio, en dénonçant une « persécution ».

  – mediapart.fr