Christophe Castaner, une nouveauté à l’ancienne

Officiellement La République en marche a élu son premier dirigeant ce samedi. En vérité, c’est le président de la République qui l’a choisi. Officiellement le parti majoritaire est chargé de faire remonter des idées. En vérité, il fera ce que Macron lui dit.

Il y avait comme un décalage, ce samedi, au conseil national de La République en marche. Une distorsion entre l’image et le son. Un déphasage entre les discours et la réalité. 1) On affirmait que LREM n’est pas un parti alors que l’objectif était précisément d’en structurer un, en vue des futures élections, européennes et municipales. 2) On prétendait qu’un dirigeant, Christophe Castaner avait été élu, alors qu’il était désigné. 3) On soutenait qu’un mouvement venu d’en bas s’était exprimé, mais tout le monde savait bien qu’un homme seul, le président de la République, avait dicté la partition d’en haut. 4) On répétait qu’il se passait quelque chose de nouveau, pourtant ce spectacle était la copie conforme des parodies d’élections internes organisées depuis cinquante ans par quasiment tous les partis. 5) Enfin, la presse ironisait sur « la verticalité » d’Emmanuel Macron, mais elle se serait moquée de « la faiblesse » ou du « désordre » si son parti n’avait pas marché au pas.

Ce conseil national n’était donc pas une nouveauté, mais un retour au classicisme de la Cinquième République, après la parenthèse des primaires à LR et au PS, qui a confié le sort des élections internes à des électeurs externes. Le mouvement La République en marche a simplement réinventé la fable fondatrice qu’on se raconte à chaque présidentielle depuis 1958. L’histoire mythique de la rencontre d’un homme, le président, et d’un pays tout entier, incarné par le parti qui le soutient.

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Ce parti en formation était censé exprimer la voix de la France à Lyon, et il a, comme c’est la tradition, acclamé le choix du boss. Officiellement c’est un « mouvement », mais il n’y a pas de mouvement dans le présidentialisme, hormis tous les cinq ans désormais : une élection présidentielle qui décide de tout le reste. Le mouvement La République en marche perpétue la royale immobilité la Cinquième, avec son président omnipotent et son armée de godillots.

Être ou ne pas être, telle est la question élyséenne. François Hollande a prétendu y échapper avec sa « présidence normale », et les événements l’ont laminé. Macron ne veut surtout pas répéter l’expérience, il ne laissera donc pas prospérer ses frondeurs. Il a décidé d’être Le Président avec deux majuscules. La mise en place du parti majoritaire est le produit de sa victoire, un point c’est tout. Nul ne l’ignore, même si chacun, des marcheurs à l’opposition en passant par la presse, fait comme si le conseil national de La République en marche était un événement et pas un rituel. 

Banalité la plus voyante

LREM, c’est l’histoire d’un clone qui revendique son exclusivité. Depuis les législatives la nouvelle majorité, qui a effectivement bazardé les partis jusque-là aux affaires, court après son mythe fondateur, mais ne le trouve pas. Officiellement ce « mouvement » est remonté de la société civile pour arriver à l’Élysée. Dans la réalité, c’est l’inverse qui s’est produit. Un certain nombre de facteurs, fatigue des vieux partis, épuisement du hollandisme, désir de renouveau, dégagisme, peur de Sarkozy, de Fillon, puis du Front national, soutien des milieux d’affaires, a porté l’ancien ministre de l’économie à la fonction suprême et le reste a suivi.

Comme d’habitude, les Français ont donné au président à peine élu sa majorité miraculeuse. C’est elle qui est issue de sa cuisse, et pas l’inverse. Il n’est pas là pour elle, mais elle est à son service. Toute la question, depuis six mois, n’est donc pas de savoir ce qu’elle pense et ce qu’elle dit au nom des électeurs de juin, mais de servir l’homme providentiel consacré par les électeurs de mai.

LREM est le parti du président, dans sa banalité la plus voyante, et voudrait se faire passer pour celui des Français. Équation impossible. Cette gêne aux entournures apparaissait entre les lignes, à chaque prise de parole.

Avant le conseil national, on a même mimé un débat avec des candidats, des pupitres, et des caméras. Embarrassé par le mode d’élection pour ainsi dire soviétique de Christophe Castaner à la tête du parti, LREM a rassemblé dans une salle et sur son site internet des listes antagonistes qui étaient d’accord entre elles : « De toute façon, nous allons élire Castaner, nous voulons travailler avec lui », s’est écriée l’une de ses concurrentes. Avec un tel degré d’incertitude, le débat a réussi un score d’audience pour ainsi dire historique : 270 spectateurs pour 380 000 adhérents, ce qui fait moins de un pour mille.

Pendant le conseil, les orateurs ont aligné les mots pour nier l’alignement des troupes, mais sans donner de direction concrète (lire ici le reportage d’Ellen Salvi et Christophe Gueugneau) : « Le cœur de notre mouvement ce sont d’abord des valeurs : l’ouverture, la bienveillance, l’honnêteté intellectuelle, le sens de l’intérêt général, l’attachement européen, le goût du risque et le sens de l’effort. Ce sont en ensuite des exigences… »Etc. Etc. Ce catalogue suffira-t-il à donner une direction ?

Arroseurs trempés jusqu’aux os

Le premier ministre, Édouard Philippe, a senti l’objection : « Lorsque tout le monde file droit, on hurle à la caporalisation. Lorsque tout le monde débat, on hurle à la cacophonie. Que cela ne vous inquiète pas. Votre mouvement est en marche, rien ne l’arrêtera », s’est-il écrié à la tribune. Il faut dire que les moqueries n’ont pas manqué dans le rang des oppositions. Les moqueries et les sarcasmes. À gauche le journal Fakir, fondé par le député France insoumise François Ruffin, félicitait un Castaner représenté en dictateur nord-coréen.

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À droite, Éric Woerth enfonçait le clou : « Après un suspense insoutenable, Christophe Castaner élu par une poignée de militants à la tête de La République en marche, face à lui-même. Une belle leçon de démocratie du nouveau monde. » Chacun pouvait ironiser à son aise sur cette élection fictive, destinée à ancrer un parti dans une réalité toute neuve. Oui, le conseil national de ce parti qui existait à peine l’année dernière et qui est devenu majoritaire, ressemble à s’y méprendre à la multitude des congrès ou des grands-messes d’intronisation organisés depuis des dizaines d’années. Ce « mouvement pour le XXIe siècle » comme le définit Castaner, ressemble furieusement à ceux du siècle précédent.

C’est son talon d’Achille, mais cela révèle aussi la faiblesse des oppositions. Car la critique se retourne comme un gant. Ce que la gauche, les Républicains, ou le Front national reprochent à la République en marche c’est de fonctionner sur leur modèle. Vous vous trompez, car vous faites ce que je fais... L’arroseur est trempé jusqu’aux os. Depuis l’avènement de la Cinquième République, les congrès sont toujours joués d’avance, dans le secret des cabinets, et s’ils ne le sont pas ils tournent à la guerre interne, comme au Parti socialiste à Rennes. Qui, de droite à gauche, peut affirmer sans faire sourire que son chef a jamais été porté au pouvoir par le choix des militants ? Les militants acclament ou sifflent, ils ne sélectionnent pas. Christophe Castaner, cité par Le Parisien, s’est fait un plaisir de le rappeler à l’ancienne UMP en lançant à ses amis : « Je n’allais pas demander à mes filles de faire une vidéo en disant : « Bonne chance mon papa… »

Frondeurs ou godillots

Il est certain que l’effet contraire, à savoir l’expression d’une divergence de la base, aurait provoqué des objections bien plus vives encore, de la part des commentateurs politiques. D’ailleurs l’ensemble des médias a donné le plus large écho à ce qui pouvait ressembler à une révolte des marcheurs frondeurs. Du Point au Huffington Post, de Ouest France au JDD, du Monde au Midi Libre, on a souligné le mécontentement de cette centaine d’adhérents qui a claqué la porte du parti pour protester contre « un manque de démocratie à l’intérieur du mouvement ».  

Macron ou pas, sous la Cinquième, la vie des formations majoritaires est analysée en fonction du président de la République. Approuver c’est être godillot, exprimer sa différence ou son mécontentement, c’est être réfractaire. En République présidentielle, les débats se résument au garde-à-vous ou à la sédition.

C’est si vrai que l’événement de ce samedi a été chassé dès ce lundi. Exit la fausse élection et la vraie désignation de Christophe Castaner à la tête du parti majoritaire, bonjour le remaniement. Le délégué général restera-t-il au gouvernement ? Pourra-t-il cumuler l’animation de la République en marche et une fonction ministérielle ? N’entrera-t-il pas en conflit d’intérêts en restant patron de parti et chargé des relations avec le parlement ? Toutes ces questions ont été posées à l’intéressé qui n’a pas apporté de réponse. Il a botté en touche. Il a dit qu’il pouvait, que d’autres en avait fait autant (ce qui n’est pas très novateur…), qu’il assumerait quoi qu’il arrive. Pour savoir ce qu’il doit faire au nom des adhérents, le délégué général guette la parole qui tombera de la bouche présidentielle. Quitter le gouvernement ou y rester, changer de portefeuille ou conserver le sien, l’homme chargé de représenter la base fera ce que le sommet lui dicte. Conseil national ou pas, le premier des marcheurs attend les ordres et c’est en soi tout un programme…

 – mediapart.fr