Le mystérieux parachute de Florence Parly, licenciée d’Air France

Déjà au cœur d’une polémique sur ses revenus à la SNCF, la ministre des armées, Florence Parly, a empoché 675 800 euros bruts lors de son licenciement d’Air France en septembre 2014, officiellement « en raison de désaccords stratégiques ». Une nouvelle illustration des avantages perçus par une petite minorité de hauts fonctionnaires de Bercy.

Déjà au cœur d’une polémique sur ses revenus à la SNCF, la ministre des armées, Florence Parly, a empoché 675 800 euros bruts lors de son licenciement d’Air France en septembre 2014, officiellement « en raison de désaccords stratégiques ». Une nouvelle illustration des avantages perçus par une petite minorité de hauts fonctionnaires de Bercy.

La ministre des armées, Florence Parly, s’y est prise à deux fois pour transmettre les renseignements que la loi lui fait obligation de donner à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Mal lui en a pris, car la voici deux fois placée sous le feu des critiques.

Lors de sa première déclaration, déposée le 12 août dernier (lire Les revenus ahurissants de la ministre Florence Parly), une première polémique a pris de l’ampleur parce qu’elle empochait une rémunération digne du CAC 40, toute haute fonctionnaire qu’elle était du temps où elle était à la direction de la SNCF, juste avant de devenir ministre d’Emmanuel Macron.

Mais Florence Parly n’avait alors fait état de ses revenus que sur les deux dernières années. Elle a donc été dans l’obligation de fournir le complément d’informations exigé par la HATVP sur les cinq dernières années. Et, cette fois encore, la polémique risque de repartir de plus belle, car, dans cette nouvelle déclaration, on découvre un chiffre encore plus spectaculaire : quand elle a quitté Air France en septembre 2014, juste avant de rejoindre la SNCF deux mois plus tard, Florence Parly a empoché la somme exorbitante de 675 800 euros bruts. Une somme qui soulève de très intrigantes questions.

Voici la seconde déclaration de Florence Parly :

 Dans cette deuxième déclaration, on retrouve donc les revenus de Florence Parly du temps où elle était à la direction de la SNCF, de novembre 2014 à mai 2017 – revenus qui figuraient en partie dans sa première déclaration. Mais on y trouve aussi les revenus qu’elle a empochés quand elle était auparavant à la direction d’Air France, de janvier 2011 à septembre 2014. Et ce sont ces derniers revenus qui réservent la principale surprise. On y lit en effet cette mention : « Indemnités perçues lors du départ, y compris solde de tous comptes, 407 231 euros (675 800 euros bruts imposables et non imposables) ».

Le mot choisi d’« indemnités » et la précision indiquant qu’une partie de la somme était imposable et une autre partie non imposable suggèrent donc que Florence Parly a fait l’objet d’un licenciement à Air France, ce qui n’apparaît nulle part dans son curriculum vitae. Intrigué par le montant très important de cette indemnité, ainsi que par la procédure de licenciement, nous avons par conséquent interrogé à la fois le service de communication de la ministre et celui d’Air France. Et d’un côté comme de l’autre, nous avons obtenu la confirmation qu’il s’agissait bien d’un licenciement.

Florence ParlyFlorence Parly

Visiblement, des éléments de langage identiques ont même été élaborés, au mot près, des deux côtés, puisque l’on nous a servi exactement la même explication. « Suite à nos échanges, nous confirmons que Florence Parly a quitté Air France dans le cadre d’un licenciement intervenu en septembre 2014 pour motif personnel, en raison de désaccords stratégiques qui ne permettaient pas de poursuivre la collaboration », nous a-t-on fait savoir à Air France. « Florence Parly a quitté Air France en septembre 2014 dans le cadre d’un licenciement pour motif personnel en raison de désaccords stratégiques qui ne permettaient pas de poursuivre la collaboration », nous a-t-on répondu, comme en écho, dans l’entourage de la ministre, en nous précisant que l’indemnité s’élevait à environ 400 000 euros, le complément des 675 800 euros bruts figurant dans la déclaration étant constitué par le solde de tous comptes.La similitude des deux énoncés ne répond toutefois pas à toutes les questions que soulève une indemnité aussi généreuse. Car nous avons bien évidemment demandé à nos interlocuteurs travaillant avec la ministre quelle était la nature de ces « désaccords stratégiques ». Nous leur avons aussi demandé si Florence Parly, qui est administratrice civile à la direction du budget, avait informé l’Agence des participations de l’État (APE) de ces divergences, ce qui aurait été logique, puisque l’État est le premier actionnaire d’Air France-KLM, avec une participation de 17 % au sein de son capital, et que c’est précisément l’APE qui supervise les intérêts de l’État. Il y a même deux représentants de l’État qui siègent au conseil d’administration.

Mais à toutes ces questions, nous n’avons pu obtenir aucune réponse. Peut-on imaginer qu’une haute fonctionnaire, même en disponibilité, n’informe pas l’État actionnaire de « désaccords stratégiques » qu’elle aurait avec une entreprise dont elle est devenu un cadre dirigeant ? Nous avons fait valoir auprès de nos interlocuteurs que l’absence de réponse pourrait alimenter le soupçon d’un licenciement de convenance, habillé juridiquement de sorte qu’il ouvre droit à une indemnité. Mais notre insistance n’y a rien changé : toujours pas plus de précision !

Florence Parly a donc été licenciée d’Air France en septembre 2014 ; elle a alors empoché 675 800 euros bruts ; puis elle a été embauchée deux mois plus tard à la direction de la SNCF. Ce qui suggère que la vie d’un haut fonctionnaire de Bercy est décidément très confortable. Mieux : elle permet, sans le moindre risque, de faire fortune.Le magazine Marianne, qui a révélé ces indemnités, souligne que leur montant colossal retient d’autant plus l’attention qu’elles sont versées dans une conjoncture très particulière : « Au moment où l’actuelle ministre a touché cette prime, Air France était loin de se trouver dans une situation financière saine. En 2014, le transporteur aérien a accumulé 129 millions d’euros de pertes. En 2012 et 2013, le groupe a aussi mis en place deux plans de départs volontaires et supprimé respectivement 5 122 et 2 800 postes. »

Et le journal ajoute : « On ne peut en outre pas lier cette super-prime à des résultats personnels particulièrement renversants. L’action de Florence Parly à Air France demeure en effet contrastée. À la tête de la branche Cargo du groupe, entre 2009 et fin 2011, la haute fonctionnaire a épongé des pertes colossales et renoué avec les bénéfices. Ce au prix d’une baisse de 17 % des effectifs. Quant à son passage à la tête de la branche d’Air France chargée des courts et des moyens courriers à Orly, entre 2012 et août 2014, il n’a pas forcément marqué les esprits. En 2014, les revenus liés au transport de passagers ont baissé de 2,7 %. »

En 2016, Parly a touché la somme fabuleuse de 568 213 euros bruts

En réalité, c’est tout le parcours de Florence Parly, qui interroge sur les mœurs des plus hauts fonctionnaires de Bercy. D’abord, la ministre des armées est parvenue, sans la moindre difficulté, à jongler avec tous les statuts généreux qu’offre la fonction publique aux hauts fonctionnaires.

Nous avons demandé en effet aux collaborateurs de Florence Parly si nous pouvions disposer des arrêtés fixant le statut de la ministre vis-à-vis de son corps d’origine, tout au long de ces dernières années. Ce qu’ils ont eu l’amabilité d’accepter.

Voici ces arrêtés :

 On découvre ainsi que Florence Parly était en disponibilité pour convenances personnelles lorsqu’elle était chez Air France ; puis hors cadres lorsqu’elle était à la SNCF ; et enfin en disponibilité d’office depuis sa nomination en tant que ministre des armées. De la sorte, la haute fonctionnaire a pu naviguer d’une entreprise à l’autre, d’une entreprise privée où l’État est le principal actionnaire jusqu’à une entreprise publique, en obtenant des rémunérations considérables, puis un parachute, le tout en disposant d’une totale sécurité de l’emploi. Car, bien évidemment, Florence Parly a le loisir de reprendre son métier d’administratrice civile à la direction du budget quand elle le veut.

Le montant des rémunérations obtenues par Florence Parly vient aussi renforcer le sentiment qu’une petite oligarchie à Bercy a décidément la vie facile. Certes, ces rémunérations sont moins élevées qu’on avait pu le penser lors de la première déclaration (qui ne précisait pas les montants fixes et variables sur l’ensemble de l’année), mais elles restent à couper le souffle.

Prenons par exemple les rémunérations perçues par Florence Parly en 2016 à la SNCF, du temps où elle était « directrice générale déléguée », puis « directrice générale Voyageurs », soit son salaire fixe de l’année 2016 et la part variable de 2015, versée en 2016 : au total, la somme atteint 365 961 nets. Ce qui correspond, selon la direction de la SNCF que nous avons consultée, à 429 156 euros bruts, soit légèrement en dessous du plafond des 450 000 euros bruts fixés par la loi pour les mandataires sociaux des entreprises contrôlées par l’État.

N’étant pas mandataire sociale, Florence Parly n’était pas obligée de respecter ce plafond. Mais elle était donc payée presque à l’image d’un patron d’entreprise publique. Et même mieux que cela, puisque à ces sommes, il faut ajouter les jetons de présence perçus la même année, soit 60 434 euros nets au titre d’Ingenico, 57 728 euros nets au titre d’Altran et 8 255 euros nets au titre de Zodiac Aerospace. Ce qui fait au total 126 417 euros nets, soit environ 139 000 euros bruts.

Tous comptes faits, Florence Parly a donc vécu bel et bien sur un grand pied, empochant en 2016 la somme fabuleuse de 568 213 euros bruts. Soit, cette fois, très au-dessus du plafond de 450 000 euros bruts imposés aux mandataires sociaux.

Qu’en pense le patron de l’APE, Martin Vial, qui est supposé superviser les participations de l’État ? L’éthique de la fonction publique n’est-elle pas entachée par de tels comportements ? On aimerait d’autant plus connaître sa réponse qu’il est l’époux de Florence Parly.

Pendant ce temps-là, quel est le sort réservé à la masse des fonctionnaires ? On le connaît : la piétaille de la fonction publique doit accepter un plan d’austérité, passant par une réduction massive des effectifs, un gel des traitements depuis presque dix ans ou encore le rétablissement d’un jour de carence. C’est cela, naturellement, qui est le plus choquant : une petite minorité de hauts fonctionnaires profite de fabuleux passe-droits, tandis que le plus grand nombre est appelé – par les mêmes – à se serrer la ceinture.

 – mediapart.fr