Emmanuel Macron : Jupiter ou turlupin ?

Emmanuel Macron pensait qu’avec de belles photos il allait ensommeiller les Français pendant la période estivale pour faire avancer discrètement quelques réformes impopulaires et donner quelques coups de hache dans les dépenses publiques… Eh bien, c’est raté !

La crise sociale que traverse la France depuis quelques années est telle que les festivités organisées pour distraire l’opinion ont été ressenties, en dehors de quelques cercles, comme autant d’initiatives décalées, voire provocantes.

Transformer le Palais de l’Elysée en salle de spectacles avec photographes attitrés ; y faire défiler les grands de ce monde et quelques people alors que tant de décisions urgentes attendent ; programmer un évènement par jour, voire deux ou trois, afin de s’assurer que l’on parle du président au journal de 20 heures ; rappeler que l’on est le chef, et qu’il n’y en a pas d’autre, comme si au lendemain d’une élection présidentielle les Français pouvaient en douter ; voler la vedette au Premier Ministre, la veille de son discours de politique générale, et le déjuger cinq jours après sur le calendrier annoncé des réformes… tout cela a donné le sentiment, au minimum, d’une personnalisation du pouvoir à hauts risques, d’une grande improvisation et d’une certaine légèreté dans la manière d’affronter les difficultés. On ne mentionnera pas, par indulgence, d’autres séquences qui ont accru le trouble du public.

Les sondages qui viennent d’être publiés montrent que les Français n’ont pas été dupes de la manœuvre. Nos concitoyens ne se sont pas laissé endormir. Ils lisent les journaux, écoutent la radio, regardent la télévision, même en vacances ! Aujourd’hui, le charme est rompu. 850 millions d’euros en moins pour l’armée alors que pendant toute la campagne électorale on n’a cessé de répéter qu’il est indispensable de porter ce budget à 2% du PIB ; 140 millions d’euros en moins pour l’aide au développement alors que cette aide qui n’a cessé de baisser depuis dix ans (0,36% du PIB en 2016) doit être portée à 0,70% du PIB, comme au Royaume Uni et en Allemagne ; 300 millions d’euros en moins pour les collectivités locales alors que l’on a promis quelques jours avant qu’il ne saurait y avoir « de baisse brutale des dotations » ; 5 euros en moins pour les APL et suppression de cette aide pour 50 000 personnes… : les initiatives prises à la mi-juillet étaient de nature à frapper les esprits !

Ces décisions confirment l’impression que l’on avait ressentie pendant la campagne électorale : le candidat ne savait pas très bien où il allait faire les économies promises. Il ne disait pas comment il allait financer la suppression de l’ISF (hors immobilier) et de la taxe d’habitation. Mais, « en même temps », il était important de pouvoir dire à Madame Merkel en fin d’année : « Nous avons tenu bon ! Le critère des 3% de déficit budgétaire a été respecté ! ». Restait alors le choix d’une baisse uniforme des dépenses, la pire des solutions !

Ce critère des 3%, qui n’existe qu’en zone euro, conduit décidément dans certains cas à des décisions bien peu rationnelles. Les économies en matière de dépenses publiques doivent en effet provenir de réformes structurelles et non des coups de hache. De plus, la progression de la dette publique ne doit pas être regardée de manière dogmatique. Elle est davantage liée aux crises financières qu’à une addiction des citoyens et de leurs dirigeants à la dépense publique. La corrélation entre déficits publics et crises financières a été démontrée depuis vingt ans dans tous les pays occidentaux.

Pour ne prendre qu’un exemple, celui de la France, la politique du franc fort conduite dans les années quatre-vingt-dix, avec des taux d’intérêt très élevés, a fait bondir la dette publique de 35% à 60% du PIB en six ans (1991 – 1997) et la crise de 2008 l’a fait bondir à nouveau de 64% à 90% du PIB (2007 – 2012). Si la France n’avait pas conduit sa politique du franc fort, elle aurait aujourd’hui une dette inférieure à celle de l’Allemagne. Il ne fut pourtant jamais question pendant la campagne électorale de la nécessité de mieux encadrer la finance pour éviter une nouvelle crise.

Emmanuel Macron pensait qu’une communication très maîtrisée, un pouvoir de séduction évident et la décapitation du système politique ancien lui permettraient d’exercer un pouvoir qu’il voulait jupitérien. Il a lui-même choisi les futurs députés à partir de leur curriculum vitae, une grande innovation sur le plan démocratique, il s’est entouré de « technos » aux ordres, il a fait table rase au gouvernement de toute personnalité politique susceptible de lui porter ombrage, hormis François Bayrou qu’il a vite remplacé, et Jean-Yves Le Drian qu’il a déplacé. Résultat, nous avons une Assemblée nationale inaudible, les « technos » ont pris le pouvoir dans les ministères et les noms des ministres, parfois aux postes les plus importants, sont inconnus du grand public ! Qui sait que Florence Parly est ministre des armées alors que nous venons de vivre une crise inédite avec la démission du Chef d’État-Major des Armées ? Qui a entendu la voix de Florence Parly au cours de cette crise ?

La séduction et l’autoritarisme ne remplacent en rien l’autorité. De Gaulle écrivait à propos du chef dans « Le fil de l’épée » : « Il ne concède rien au désir de plaire ». Jusqu’à présent, notre nouveau président, c’est tout l’inverse. C’est en quelque sorte l’anti-chef ! De Gaulle ajoutait un peu plus loin dans ce même livre ce qui pourrait apparaître comme une mise en garde aujourd’hui : « Parfois, le chef, inapte à décider, se donne par l’agitation l’apparence et l’illusion de l’activité et, s’attachant à quelques détails, consume en interventions accessoires et désordonnées son désir d’influer quand même sur les évènements ».

Pendant la campagne présidentielle, certains observateurs avaient comparé Emmanuel Macron à Jean-Jacques Servan Schreiber (« JJSS ») qui avait excellé comme journaliste dans les années cinquante en fondant et en développant L’Express. Porté par la réussite professionnelle, par un grand pouvoir de séduction et par un antigaullisme viscéral, il s’était ensuite laissé tenter par la politique. En 1967, il écrivit un livre qui fut un très grand succès : « Le défi américain ». JJSS, grand admirateur du modèle américain, y expliquait que, puisque l’Amérique dominait le monde, il fallait faire deux choses pour lui résister : l’imiter, en libérant les initiatives, en encourageant la libre entreprise, et construire l’Europe fédérale. Très exactement ce que propose aujourd’hui Emmanuel Macron.

Les phrases de JJSS dans Le défi américain sont très proches de celles qu’utilise aujourd’hui Emmanuel Macron. Exemples : « La transformation réclamera toute la patience, l’habileté, l’énergie d’un gouvernement résolu à s’attaquer aux vraies réformes de structures : celles qui touchent à l’équilibre des pouvoirs dans la société ». Ou encore : « Il s’agit d’amener à l’exercice et à l’application de l’intelligence tous les hommes valides que notre société est capable de former et d’équiper ». Ou encore : « Le pays s’est mis à poursuivre deux objectifs contradictoires : sa croissance économique et la conservation de son vieux dispositif politique » (extrait du livre qui a suivi, « Le réveil de la France »).

Lancé en politique, JJSS resta treize jours au gouvernement de Jacques Chirac en 1974 ! Sa carrière ministérielle fut vraiment très éphémère… JJSS eut le tort de proposer des réformes très libérales alors que les Français n’en voulaient pas. Les Français rejetaient à l’époque autant le modèle américain que le fédéralisme en Europe. Ils les rejettent toujours. Ils ont peut-être tort aux yeux de certaines élites mais c’est leur choix de société. JJSS avait pensé que, grâce à sa clairvoyance et à un grand pouvoir de séduction, il pourrait convaincre nos concitoyens d’effectuer la révolution néolibérale. Il s’est trompé.

Un demi-siècle plus tard, alors que le même discours caricatural sur les anciens et les modernes est repris, rien n’a changé : les Français sont toujours attachés à leur modèle social, ils ne veulent pas vivre sur une terre d’inégalités comme les Américains, ils veulent que leur pays contribue positivement à l’union de l’Europe mais ne veulent en aucun cas d’un fédéralisme qui risquerait d’attiser les divisions entre les peuples. Excédé par les obsessions, les improvisations et le caractère plutôt narcissique de JJSS, Jacques Chirac avait fini par le surnommer « le turlupin » !

Emmanuel Macron, qui se rêvait en chef de l’Etat jupitérien pour assurer ce qu’il appelle, comme JJSS, la “transformation de la France”, devrait prendre garde, lui aussi, de ne pas apparaître aux yeux des Français comme un turlupin après cet été destructeur ! En 2017, le modèle néolibéral anglo-saxon n’appartient-il pas davantage au passé qu’à la modernité, alors qu’il génère des inégalités record et qu’il provoque de violentes crises financières ? Et la volonté de plaire n’est-elle pas une manière un peu démodée de faire de la politique ? Monsieur le Président, nous n’en sommes qu’au tout début du quinquennat. Il est encore temps de corriger la trajectoire !